07.09.2009

La « Tradition » selon la Sainte Religion chrétienne

 

 

L’essence spirituelle des deux « traditions »

ennemies et antagonistes,

d’après saint Augustin

 

 

Zacharias

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 Abel incarne la religion surnaturelle, la tradition sacrée

qui reçoit et attend humblement le don de la grâce de la part de l’Eternel

 

 

 

 

Il n'y a, en réalité, qu'une seule religion qui puisse légitimement prétendre au titre de “Tradition” en raison des critères propres de l’Ecriture Sainte, à savoir la « Tradition Divine » enseignée et transmise par Dieu à l'homme depuis l’origine des temps : la Sainte Religion chrétienne.

 

 

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La « Tradition primordiale »

a été brisée et dispersée

après l’épisode de la tour de Babel (Genèse XI, 1-9).

 

 

La corruption spirituelle générale survenue au cours du temps, à l’origine des cultes faux, du panthéisme, des religions idolâtres et des initiations magiques, s’explique par la modification qui est advenue chez Adam après sa désobéissance, perdant sa qualité d’être doté de libre-arbitre pour devenir un être mensonger et passif, soumis aux puissances ténébreuses et négatives qui ont aliéné sa volonté et profondément obscurci son intelligence.

 

Cain%20abel%202.jpgIl est donc impératif de bien comprendre, en ces questions fondamentales, que la sainte religion chrétienne est héritière et rattachée non pas à une prétendue  « Tradition primordiale », noyée lors du déluge (Genèse VI à IX), brisée et dispersée après l’épisode de la tour de Babel (Genèse XI, 1-9), mais à la « Révélation Divine primitive » et à sa tradition sacerdotale, ce qui est bien différent, et tout à fait autre chose sur le plan spirituel, ce qui rend absolument inacceptables les positions de l’occultiste apostat et antichrétien René Guénon (1886-1951) qui, de façon pernicieuse, place le christianisme sous la dépendance et l’autorité d’une pseudo-tradition véhiculant les scories dégradées des diverses conceptions développées après le Déluge par une humanité enténébrée.

 

 

 

 

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Il n'y a qu'une seule religion
qui puisse légitimement prétendre au titre de “Tradition”,
c'est la Sainte Religion chrétienne 

 

Dans La Cité de Dieu, l'un des ouvrages les plus importants de saint Augustin, il est exposé clairement la nature double des éléments de la Tradition :

 

-          Caïn représente dans l’histoire de l’humanité la religion naturelle, la tradition profane, c'est-à-dire le courant religieux à travers lequel l'être humain tenta de parvenir à Dieu par ses propres forces, les fruits du sol symbolisant le paganisme, issu de l'observation attentive de la nature et de ses mystères.

-           Abel incarne, quant à lui, tout au contraire, la religion surnaturelle, la tradition sacrée qui reçoit et attend humblement le don de la grâce de la part de l’Eternel en un esprit de sainte adoration, s’exerçant en de pieuses dévotions et surtout par la célébration du culte authentique fondé sur le sincère repentir et l’expiation réparatrice.

 

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La  « Tradition primordiale »

a été noyée lors du déluge (Genèse VI à IX).

 

 

 

Nous croyons donc nécessaire, en une période qui en est si oublieuse, de rappeler les grands principes théoriques de saint Augustin, ceux en particulier contenus dans le Livre quinzième, de La Cité de Dieu,  passages où il insistera avec force sur la séparation qui intervînt au tout début de l’histoire entre les deux traditions antagonistes et irréconciliables représentées par Caïn et Abel, établissant ainsi une significative frontière entre ces deux postérités opposées participant de deux finalités « spirituelles » absolument étrangères l’une à l’autre.

 

*

 

 

La Cité de Dieu

 

 

Livre XV :

Chapitres I –V ; XVII, XVIII & XXI.

 

 

Ch. I :

DE LA SÉPARATION DES HOMMES EN DEUX SOCIÉTÉS,

A PARTIR DES ENFANTS D’ADAM.

 

On a beaucoup écrit sur le paradis terrestre, sur la félicité dont on y jouissait, sur la vie qu’y menaient les premiers hommes, sur leur crime et leur punition. (…) J’estime avoir déjà éclairci les grandes et difficiles questions du commencement et de la fin du monde, de la création de l’âme et de celle de tout le genre humain, qui a été distingué en deux ordres, l’un composé de ceux qui vivent selon l’homme, et l’autre de ceux qui vivent selon Dieu. Nous donnons encore à ces deux ordres le nom mystique de Cités, par où il faut entendre deux sociétés d’hommes, dont l’une est prédestinée à vivre éternellement avec Dieu, et l’autre à souffrir un supplice éternel avec le diable. Telle est leur fin, dont nous traiterons dans la suite.

 

Maintenant, puisque nous avons assez parlé de leur naissance, soit dans les anges, soit dans les deux premiers hommes, il est bon, ce me semble, que nous en considérions le cours et le progrès, depuis le moment où les deux premiers hommes commencèrent à engendrer jusqu’à la fin des générations humaines. C’est de tout cet espace de temps, où il se fait une révolution continuelle de personnes qui meurent, et d’autres qui naissent et qui prennent leur place, que se compose la durée des deux cités.

 

Caïn, qui appartient à la cité des hommes, naquit le premier des deux auteurs du genre humain ; vint ensuite Abel, qui appartient à la cité de Dieu. De même que nous expérimentons dans chaque homme en particulier la vérité de cette parole de l’Apôtre, que ce n’est pas ce qui est spirituel qui est formé le premier, mais ce qui est animal ( I Cor. XV, 46.), d’où vient que nous naissons d’abord méchants et charnels, comme sortant d’une racine corrompue, et ne devenons bons et spirituels qu’en renaissant de Jésus-Christ, ainsi en est-il de tout le genre humain. Lorsque les deux cités commencèrent à prendre leur cours dans l’étendue des siècles, l’homme de la cité de la terre fut celui qui naquit le premier, et, après lui, le membre de la cité de Dieu, prédestiné par la grâce, élu par la grâce, étranger ici-bas par la grâce, et par la grâce citoyen du ciel. Par lui-même, en effet, il sortit de la même masse qui avait été toute condamnée dans son origine ; mais Dieu, comme un potier de terre (car c’est la comparaison dont se sert saint Paul (Saint Paul emprunte cette comparaison à Isaïe (XLV, 9) et à Jérémie (XVIII, 3 et sq.), à dessein, et non pas au hasard), fit d’une même masse un vase d’honneur et un vase d’ignominie (Rom. IX, 21.). Or, le vase d’ignominie a été fait le premier, puis le vase d’honneur, parce que dans chaque homme, comme je viens de le dire, précède ce qui est mauvais, ce par où il faut nécessairement commencer, mais où il n’est pas nécessaire de demeurer; et après vient ce qui est bon, où nous parvenons par notre progrès dans la vertu, et où nous devons demeurer. Il est vrai dès lorsque tous ceux qui sont méchants ne deviendront pas bons; mais il l’est aussi qu’aucun ne sera bon qui n’ait été originairement méchant. L’Ecriture dit donc de Caïn qu’il bâtit une ville(. Gen. IV, 17.); mais Abel, qui était étranger ici-bas, n’en bâtit point. Car la cité des saints est là-haut, quoiqu’elle enfante ici-bas des citoyens en qui elle est étrangère à ce monde, jusqu’à ce que le temps de son règne arrive et qu’elle rassemble tous ses citoyens au jour de la résurrection des corps, quand ils obtiendront le royaume qui leur est promis et où ils régneront éternellement avec le Roi des siècles, leur souverain.

 

Ch. II :

DES FILS DE LA TERRE ET DES FILS DE PROMISSION.

 

Il a existé sur la terre, à la vérité, une ombre et une image prophétique de cette cité, pour en être le signe obscur plutôt que la représentation expresse, et cette image a été appelée elle-même la cité sainte, comme le symbole et non comme la réalité de ce qui doit s’accomplir un jour. C’est de cette image inférieure et subordonnée dans son contraste avec la cité libre qu’elle marquait, que l’Apôtre parle ainsi aux Galates: « Dites-moi, je vous prie, vous qui voulez être sous la loi, n’avez-vous point ouï ce que dit la loi? Car il est écrit qu’Abraham a eu deux fils, l’un de la servante et l’autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de la servante naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre naquit en vertu de la promesse de Dieu. Or, tout ceci est une allégorie. Ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, qui a été établie sur le mont Sina et qui n’engendre que des esclaves, est figurée par Agar. Agar est en figure la même chose que Sina, montagne d’Arabie, et Sina représente la Jérusalem terrestre qui est esclave avec ses enfants, au lieu que la Jérusalem d’en haut est vraiment libre, et c’est elle qui est notre mère; car il est écrit : Réjouissez-vous, stériles qui n’enfantez point ; poussez des cris de joie, vous qui ne concevez point; car celle qui était délaissée a plus d’enfants que celle qui a un mari.

 

Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, ainsi qu’Isaac. Et comme alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’esprit, il en est encore de même aujourd’hui. Mais que dit l’Ecriture? Chassez la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre. Or, mes frères, nous ne sommes point les enfants de la servante, mais de la femme libre; et c’est Jésus-Christ qui nous a acquis cette liberté » (Galat. IV, 21-31. — 2. Rom. IX, 21, 23). Cette explication de l’Apôtre nous apprend comment nous devons entendre les deux Testaments. Une partie de la cité de la terre est devenue une image de la cité du ciel. Elle n’a pas été établie pour elle-même, mais pour être le symbole d’une autre; et ainsi la cité de la terre, image de la cité du ciel, a en elle-même une image qui la représentait. En effet, Agar, servante de Sarra, et son fils étaient en quelque façon une image de cette image, une figure de cette figure; et comme, à l’arrivée de la lumière, les ombres devaient s’évanouir, Sarra, qui était la femme libre et signifiait la cité libre, laquelle figurait elle-même la Jérusalem terrestre, dit: « Chassez la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac », ou, comme dit l’Apôtre: « Avec le fils de la femme libre ». Nous trouvons donc deux choses dans la cité de la terre, d’abord la figure d’elle-même, et puis celle de la cité du ciel qu’elle représentait. Or, la nature corrompue par le péché enfante les citoyens de la cité de la terre, et la grâce, qui délivre la nature du péché, enfante les citoyens de la cité du ciel; d’où vient que ceux-là sont appelés des vases de colère, et ceux-ci des vases de miséricorde. C’est encore ce qui a été figuré dans les deux fils d’Abraham, attendu que l’un d’eux, savoir Ismaël, est né selon la chair, de la servante Agar, et l’autre, Isaac, est né de la femme libre, en exécution de la promesse de Dieu. L’un et l’autre à la vérité sont enfants d’Abraham, mais l’un engendré selon le cours ordinaire des choses, qui marquait la nature, et l’autre donné en vertu de la promesse, qui signifiait la grâce. En l’un paraît l’ordre des choses humaines, et dans l’autre éclate un bienfait particulier de Dieu.

 

 

CHAPITRE III :

 

DE LA STÉRILITÉ DE SARRA QUE DIEU FÉCONDA PAR SA GRÂCE.

 

 

Sarra était réellement stérile; et, comme elle désespérait d’avoir des enfants, elle résolut d’en avoir au moins de sa servante qu’elle donna à son mari pour habiter avec elle. De cette sorte, elle exigea de lui le devoir conjugal, usant de son droit en la personne d’une autre. Ismaël naquit comme les autres hommes de l’union des deux sexes, suivant la loi ordinaire de la nature : c’est pour cela que l’Ecriture dit qu’il naquit selon la chair, non que les enfants nés de cette manière ne soient des dons et des ouvrages de Dieu, de ce Dieu dont la sagesse atteint sans aucun obstacle d’une extrémité à l’autre et qui dispose toutes choses avec douceur 1 , mais parce que, pour marquer un don de la grâce de Dieu entièrement gratuit et nullement dû aux hommes, il fallait qu’un enfant naquît contre le cours ordinaire de la nature. En effet, la nature a coutume de refuser des enfants à des personnes aussi âgées que l’étaient Abraham et Sarra quand ils eurent Isaac, outre que Sarra était même naturellement stérile. Or, cette impuissance de la nature à produire des enfants dans cette disposition, est un symbole de la nature humaine, corrompue par le péché et justement condamnée, et désormais déchue de toute véritable félicité. Ainsi Isaac, né en vertu de la promesse de Dieu, figure très-bien les enfants de la grâce, les citoyens de la cité libre, les cohéritiers de l’éternelle paix, où ne règne pas l’amour de la volonté propre, mais une charité humble et soumise, unie dans la jouissance commune du bien immuable, et qui de plusieurs cœurs n’en fait qu’un.

 

CHAPITRE IV :

DE LA PAIX ET DE LA GUERRE DANS LA CITÉ TERRESTRE.

 

Mais la cité de la terre, qui ne sera pas éternelle (car elle ne sera plus cité, quand elle sera condamnée au dernier supplice), trouvera-ici-bas son bien, dont la possession lui procure toute la joie que peuvent donner de semblables choses. Comme ce bien n’est pas tel qu’il ne cause quelques traverses à ceux qui l’aiment, il en résulte que cette cité est souvent divisée contre elle-même, que ses citoyens se font la guerre, donnent des batailles et remportent des victoires sanglantes. Là chaque parti veut demeurer le maître, tandis qu’il est lui-même esclave de ses vices. Si, lorsqu’il est vainqueur, il s’enfle de-ce succès, sa victoire lui devient mortelle; si, au contraire, pensant à la condition et aux disgrâces communes, il se modère par la considération des accidents de la fortune, cette victoire lui est plus avantageuse; mais la mort lui en ôte enfin le fruit; car il ne peut pas toujours dominer sur ceux qu’il s’est assujettis. On ne peut pas nier toutefois que les choses dont cette cité fait l’objet de ses désirs ne soient des biens, puisque elle-même, en son genre, est aussi un bien, et de tous les biens de la terre le plus excellent. Or, pour jouir de ces biens terrestres, elle désire une certaine paix, et ce n’est que pour cela qu’elle fait la guerre. Lorsqu’elle demeure victorieuse et qu’il n’y a plus personne qui lui résiste, elle a la paix que n’avaient pas les partis contraires qui se battaient pour posséder des choses qu’ils ne pouvaient posséder ensemble. C’est cette paix qui est le but de toutes les guerres et qu’obtient celui qui remporte la victoire. Or, quand ceux qui combattaient pour la cause la plus juste demeurent vainqueurs, qui doute qu’on ne doive se réjouir de leur victoire et de la paix qui la suit? Ces choses sont bonnes, et viennent sans doute de Dieu; mais si l’on se passionne tellement pour ces moindres biens, qu’on les croie uniques ou qu’on les aime plus que ces autres biens beaucoup plus excellents qui appartiennent à la céleste cité, où il y aura une victoire suivie d’une paix éternelle et souveraine, la misère alors est inévitable et tout se corrompt de plus en plus.

 

 

CHAPITRE V :

DU PREMIER FONDATEUR DE LA CITÉ DE LA TERRE,

QUI TUA SON FRÈRE;

EN QUOI IL FUT IMITÉ DEPUIS PAR LE FONDATEUR DE ROME.

 

 

C’est ainsi que le premier fondateur de la cité de la terre fut fratricide. Transporté de jalousie, il tua son frère, qui était citoyen de la cité éternelle et étranger ici-bas. Il n’y a donc rien d’étonnant que ce crime primordial et, comme diraient les Grecs, ce type du crime, ait été imité si longtemps après, lors de la fondation de cette ville qui devait être la maîtresse de tant de peuples et la capitale de la cité de la terre. Ainsi que l’a dit un de leurs poètes : « Les premiers murs de Rome furent teints du sang d’un frère tué par son frère » (Lucain, Pharsale, livre I, V. 95).

 

En effet, l’histoire- rapporte que Romulus tua son frère Rémus, et il n’y a 1’autre différence entre ce crime et celui de Caïn, sinon qu’ici les frères étaient tous deux citoyens de la cité de la terre, et que tous deux prétendaient être les fondateurs de la république romaine. Or, tous deux ne pouvaient avoir autant de gloire qu’un seul; car une puissance partagée est toujours moindre. Afin donc qu’un seul la possédât tout entière, il se défit de son compétiteur et accrut par son crime un empire qui autrement aurait été moins grand, mais plus juste. Caïn et Abel n’étaient pas touchés d’une pareille ambition, et ce- n’était pas pour régner seul que l’un des deux tua l’autre. Abel ne se souciait pas, en effet, de dominer sur la ville que son frère bâtissait; en sorte qu’il ne fut tué que par cette malignité diabolique qui fait que les méchants portent envie aux gens de bien, sans autre raison sinon que les uns sont bons et les autres méchants.

 

La bonté ne se diminue pas pour être possédée par plusieurs; au contraire, elle devient d’autant plus grande, que ceux qui la possèdent sont plus unis; pour tout dire en un mot, le moyen de la perdre est de la posséder tout seul, et l’on ne la possède jamais plus entière que quand on est bien aise de la posséder avec plusieurs. Or, ce qui arriva entre Rémus et Romulus montre comment la cité de la terre se divise contre elle-même; et ce qui survint entre Caïn et Abel fait voir la division qui existe entre les deux cités, celle de Dieu et celle des hommes. Les méchants combattent donc les uns contre les autres, et les méchants combattent aussi contre les bons; mais les bons, s’ils sont parfaits, ne peuvent avoir aucun différend entre eux. Ils en peuvent avoir, quand ils n’ont pas encore atteint cette perfection; comme un homme peut n’être pas d’accord avec soi-même, puisque dans le même homme la chair convoite souvent contre l’esprit et l’esprit contre la chair (Galat. V, 12). Les inclinations spirituelles de l’un peuvent dès lors combattre les inclinations charnelles de l’autre, et réciproquement, de même que les bons et les méchants se font la guerre les uns aux autres; ou encore, les inclinations charnelles de deux hommes de bien, mais qui ne sont pas encore parfaits, peuvent se combattre l’une l’autre, comme font entre eux les méchants, jusqu’à ce que la grâce victorieuse de Jésus-Christ les ait entièrement guéris de ces faiblesses.

 

 

*

 

 

CHAPITRE XVII :

DES DEUX CHEFS DE L’UNE ÉT L’AUTRE CITÉ ISSUS DU MÊME PÈRE.

 

Comme Adam était le père de ces deux sortes d’hommes, tant de ceux qui appartiennent à la cité de la terre que de ceux qui composent la Cité du ciel, après la mort d’Abel, qui figurait un grand mystère (Ce mystère est sans doute la mort du Christ), il y eut deux chefs de chaque cité, Caïn et Seth, dans la postérité de qui l’on voit paraître des marques plus évidentes de ces deux cités. En effet, Caïn engendra Enoch et bâtit une cité de son nom, laquelle n’était pas étrangère ici-bas, mais citoyenne du monde, et mettait son bonheur dans la possession paisible des biens temporels. Or, Caïn veut dire Possession, d’où vient que quand il fut né, son père ou sa mère dit: « J’ai acquis 5 un homme parla grâce de Dieu » (Gen. VI, 1.); et Enoch signifie Dédicace, à cause que la cité de la terre est dédiée en ce monde même où elle est fondée, parce que dès ce monde elle atteint le but de ses désirs et de ses espérances. Seth, au contraire, veut dire Résurrection, et Enos, son fils, signifie Homme, non comme Adam qui, en hébreu, est un nom commun à l’homme et à la femme, suivant cette parole de l’Ecriture : «Il les créa homme et femme, et les bénit et les nomma Adam » (Gen. V, 2) ; ce qui fait voir qu’Eve s’appelait aussi Adam, d’un nom commun aux deux sexes. Mais Enos signifie tellement un homme, que ceux qui sont versés dans la langue hébraïque assurent qu’il ne peut pas être dit d’une femme; Enos est en effet le fils de la résurrection, où il n’y au-ra plus de mariage (Luc, XX, 35) ; car il n’y aura point de génération dans l’endroit où la génération nous aura conduits. Je crois, pour cette raison, devoir remarquer ici que, dans la généalogie de Seth, il n’est fait nommément mention d’aucune femme (Camp. Théodoret in Genesim, quaest. 47), au lieu que, dans celle de Caïn, il est dit: « Mathusalem engendra Lamech, et Lamech épousa deux femmes, l’une appelée Ada, et l’autre Sella, et Ada enfanta Jobel. Celui-ci fut le père des bergers, le premier qui habita dans des cabanes. Son frère s’appelait Jubal, l’inventeur de la harpe et de la cithare. Sella eut à son tour Thobel, qui travaillait en fer et en cuivre. Sa sœur s’appelait Noéma  » (Gen. IV, 18-22). Là finit la généalogie de Caïn, qui est toute comprise en huit générations en comptant Adam, sept jusqu’à Lamech, qui épousa deux femmes, et la huitième dans ses enfants, parmi lesquels l’Ecriture fait mention d’une femme. Elle insinue par là qu’il y aura des générations charnelles et des mariages jusqu’à la fin dans la cité de la terre; et de là vient aussi que les femmes de Lamech, le dernier de la lignée de Caïn, sont désignées par leurs noms, distinction qui n’est point faite pour d’autres que pour Eve avant le déluge. Or, comme Caïn, fondateur de la cité de la terre, et son fils Enoch, qui nomma cette cité, marquent par leurs noms, dont l’un signifie possession et l’autre dédicace, que cette même cité a un commencement et une fin, et qu’elle borne ses espérances à ce monde-ci, de même Seth, qui signifie résurrection, étant le père d’une postérité dont la généalogie est rapportée à part, il est bon de voir ce que l’Histoire sainte dit de son fils.

 

 

CHAPITRE XVIII :

FIGURE DE JÉSUS-CHRIST ET DE SON ÉGLISE DANS ADAM, SETH ET ÉNOS.

 

« Seth », dit la Genèse, «eut un fils, qu’il appela Enos; celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur » (. Gen. IV, 26). Voilà le témoignage que rend la Vérité. L’homme donc, fils de la résurrection, vit en espérance tant que la Cité de Dieu, qui naît de la foi dans la résurrection de Jésus-Christ, est étrangère en ce monde. La mort et la résurrection du Sauveur sont figurées par ces deux hommes, par Abel, qui signifie deuil, et par Seth, son frère, qui veut dire résurrection. C’est par la foi en Jésus ressuscité qu’est engendrée ici-bas la Cité de Dieu, c’est-à-dire l’homme qui a mis son espérance à invoquer le nom du Seigneur. « Car nous sommes sauvés par l’espérance, dit l’Apôtre: or, quand on voit ce qu’on avait espéré voir, il n’y a plus d’espérance; car qui espère voir ce qu’il voit déjà? Que si nous espérons voir ce que nous ne voyons pas encore, c’est la patience qui nous le fait attendre » (Rom. VIII, 24, 25). En effet, qui ne jugerait qu’il y a ici quelque grand mystère? Abel n’a-t-il pas mis son espérance à invoquer le nom du Seigneur, lui dont le sacrifice fut si agréable à Dieu, selon le témoignage de l’Ecriture? Seth n’a-t-il pas fait aussi la même chose, lui dont il est dit : « Dieu m’a donné un autre fils à la place d’Abel  ? » (Gen. IV, 25). Pourquoi donc attribuer particulièrement à Enos ce qui est commun à tous les gens de bien, sinon parce qu’il fallait que celui qui naquit le premier du père des prédestinés à la Cité de Dieu figurât l’assemblée des hommes qui ne vivent pas selon l’homme dans la possession d’une félicité passagère, mais dans l’espérance d’un bonheur éternel? Il n’est pas dit: Celui-ci espéra dans le Seigneur; ou: Celui-ci invoqua le nom du Seigneur; mais: « Celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur». Que signifie: «Mit son espérance à invoquer » si ce n’est l’annonce prophétique de la naissance d’un peuple qui, selon l’élection de la grâce, invoquerait le nom de Dieu? C’est ce qui a été dit par un autre prophète; et l’Apôtre l’explique de ce peuple qui appartient à la grâce de Dieu: « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés » (Rom. X, 15 ; Joel, 71, 32).

Ces paroles de l’Ecriture : « Il l’appela Enos, c’est-à-dire l’homme », et ensuite: « Celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur », montrent bien que l’homme ne doit pas placer son espérance en lui-même. Comme il est écrit ailleurs « Maudit est quiconque met son espérance en l’homme » (Jérém. XVII, 5). Personne par conséquent ne doit non plus la mettre en soi-même, afin de devenir citoyen de cette autre cité qui n’est pas dédiée sur la terre par le fils de Caïn, c’est-à-dire pendant le cours de ce monde périssable, mais dans l’immortalité de la béatitude éternelle.

 

 

CHAPITRE XIX :

CE QUE FIGURE LE RAVISSEMENT D’ÉNOCH.

 

Cette lignée, dont Seth est le père, a aussi un nom qui signifie dédicace dans la septième génération depuis Adam, en y comprenant Adam lui-même. En effet, Enoch, qui signifie dédicace, est né le septième depuis lui; mais c’est cet Enoch, si agréable à Dieu, qui fut transporté hors du monde , et qui, dans l’ordre des générations, tient un rang remarquable, en ce qu’il désigne le jour consacré au repos. Il est aussi le sixième, à compter depuis Seth, c’est-à-dire depuis le père de ces générations qui sont séparées de la lignée de Caïn. Or, c’est le sixième jour que l’homme fut créé et que Dieu acheva tous ses ouvrages. Mais le ravissement d’Enoch marque le délai de notre dédicace; il est vrai qu’elle est déjà faite en Jésus-Christ, notre chef, qui est ressuscité pour ne plus mourir et qui a été lui-même transporté; mais il reste une autre dédicace, celle de toute la maison dont Jésus-Christ est le fondateur, et celle-là est différée jusqu’à la fin des siècles, où se fera la résurrection de tous ceux qui ne mourront plus. Il n’importe au fond qu’on l’appelle la maison de Dieu, ou son temple, ou sa cité; car nous voyons Virgile donner à la cité dominatrice par excellence le nom de la maison d’Assaracus, désignant ainsi les Romains, qui tirent leur origine de ce prince par les Troyens. Il les appelle aussi la maison d’Enée, parce que les Troyens, qui bâtirent dans la suite la ville de Rome, arrivèrent en Italie sous la conduite d’Enée (Énéide, livre I, v. 284; livre III, v. 97). Le poète a imité en cela les saintes lettres qui nomment le peuple nombreux des Israélites la maison de Jacob.

 

 

CHAPITRE XXI :

L’ÉCRITURE NE PARLE QU’EN PASSANT DE LA CITÉ DE LA TERRE,

ET SEULEMENT EN VUE DE CELLE DU CIEL.

 

Il faut considérer d’abord pourquoi, dans le dénombrement des générations de Caïn, après que l’Ecriture a fait mention d’Enoch, qui donna son nom à la ville que son père -bâtit, elle les continue tout de suite jusqu’au déluge, où finit entièrement toute cette branche, au lieu qu’après avoir parlé d’Enos, fils de Seth, elle interrompt le fil de cette généalogie, en disant: « Voici la généalogie des hommes. Lorsque Dieu créa l’homme, il le créa à son image. Il les créa homme et femme, les bénit, et les appela Adam » (Gen. V, 1, 2). Il me semble que cette interruption a eu pour objet de recommencer le dénombrement des temps par Adam; ce que l’Ecriture n’a pas voulu faire à l’égard de la cité de la terre, comme si Dieu en parlait en passant plutôt qu’il n’en tient compte. Mais d’où vient qu’après avoir déjà nommé le fils de Seth, cet homme qui mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur, elle y revient encore, sinon de ce qu’il fallait représenter ainsi ces deux cités, l’une descendant d’un homicide jusqu’à un homicide, car Lamech avoue à ses deux femmes qu’il a tué un homme (Gen. IV, 23), et l’autre, fondée par celui qui mit sa confiance à invoquer le nom de Dieu? Voilà, en effet, quelle doit être l’unique occupation de la Cité de Dieu, étrangère en ce monde pendant le cours de cette vie mortelle, et ce qu’il a fallu lui recommander par un homme engendré de celui en qui revivait Abel assassiné. Cet homme marque l’unité de toute la Cité céleste, qui recevra, un jour son accomplissement, après avoir été représentée ici-bas par cette figure prophétique. D’où le fils de Caïn, c’est-à-dire le fils de possession, pouvait-il prendre son nom, si ce n’est des biens de la terre dans la cité de la terre à qui il a donné le sien? Il est de ceux dont il est dit dans le psaume : « Ils ont donné leurs noms à leurs terres » (Ps. XLVIII, 12) ; aussi tombent-ils dans le malheur dont il est parlé en un autre psaume: « Seigneur, vous anéantirez leur image dans votre cité » (Ps. LXXII, 20). Pour le fils de Seth, c’est-à-dire le fils de la résurrection, qu’il mette sa confiance à invoquer le nom du Seigneur; c’est lui qui figure cette société d’hommes qui dit : « Je serai comme un olivier fertile en la maison du Seigneur, parce que j’ai espéré en sa miséricorde » (Ps. LI, 10) . Qu’il n’aspire point à la vaine gloire d’acquérir un nom célèbre sur la terre; car « heureux celui qui met son espérance au nom du Seigneur, et qui ne tourne point ses regards vers les vanités et les folies du monde » (Ps. XXXIX, 5). Après avoir proposé ces deux cités, l’une établie dans la jouissance des biens du siècle, l’autre mettant son espérance en Dieu , mais toutes deux sorties d’Adam comme d’une même barrière pour fournir leur course et arriver chacune à sa fin, I’Ecriture commence le dénombrement des temps, auquel elle ajoute d’autres générations en reprenant depuis Adam, de la postérité de qui, comme d’une masse juste-ment réprouvée, Dieu a fait des vases de colère et d’ignominie, et des vases d’honneur et de miséricorde (Rom. IX, 23) traitant les uns avec justice et les autres avec bonté, afin que la Cité céleste, étrangère ici-bas, apprenne, aux dépens des vases de colère, à ne pas se fier en son libre arbitre, mais à mettre sa confiance à invoquer le nom du Seigneur.

La volonté a été créée bonne, mais muable, parce qu’elle a été tirée du néant : ainsi, elle peut se détourner du bien et du mal; mais elle n’a besoin pour le fuit que de son libre arbitre et ne saurait faire le bien sans le secours de la grâce.

 

 

Source : "Oeuvres complètes de Saint Augustin", Traduites pour la première fois, sous la direction de M. Raulx, Bar-le-Duc, 1869.

 

 

30.04.2009

Anges et Démons dans le plan divin

par Zacharias

  

 

‘‘Anges et Démons dans le plan divin’’

ou la

Création, chute et persévérance des Saints Anges

 

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« Dieu qui est un pur esprit,

a voulu créer de purs esprits comme lui :

qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour. »

 

Alors que beaucoup de discours confus sont répandus aujourd’hui, il convient de lire Bossuet qui s’est penché avec un soin spécial sur la place des anges à l’intérieur du plan divin. Examinant le cours des siècles, il remarque, non sans une certaine tristesse, que rien n'est immuable, dans ce monde comme dans l’autre, invisible, qui fut l’objet d’une révolte terrifiante. En effet, même les esprits les plus purs et les plus beaux que Dieu avait créés pour le servir, n'ont pas tous été fidèles et il s’est trouvé que l'impureté et de la dépravation surgissent parmi les anges. Ainsi, Dieu n'a point épargné les anges pécheurs, il les a précipités dans les ténèbres infernales (2 Pierre, 11,4).

       Quel est le motif de la chute lamentable de Lucifer, le porteur de Lumière ? Bossuet, en accord avec l'enseignement de l'Ecriture, fait ressortir que c'est l'orgueil qui l'a perdu; il faut que ce soit aussi une leçon et une mise en garde pour nous; et le prélat de s'écrier en s'adressant à Lucifer lui-même: « Esprit superbe et malheureux, vous vous êtes arrêté en vous-même, admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège. Vous avez dit: «Je suis beau, je suis parfait et tout éclatant de lumière; et au lieu de remonter à la source d'où vous venait cet éclat, vous avez voulu comme vous mirer en vous-même, mû par votre orgueil indompté. Pour qualifier les démons ou anges rebelles, Bossuet dira : «Vous êtes des esprits privés d'amour; vous vous êtes retirés de Dieu et II s'est retiré de vous

 

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«Vous êtes des esprits privés d'amour;

vous vous êtes retirés de Dieu et II s'est retiré de vous.»

 

Toutefois, le plus grand nombre des anges est resté pieusement obéissant, faisant que les anges qui adorent Dieu et sa majesté sainte, par leur pureté, sont plus efficients pour porter à Jésus-Christ notre prière. De la sorte, notre accès à Dieu est facilité par eux, et il convient de leur montrer notre attachement. Bossuet est donc un ardent défenseur du ministère permanent des anges dans l'économie du salut ; insistant sur leur mission de messagers du Père et leur rôle de protecteurs des hommes.

  

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Jacques Bégnigne Bossuet (1627-1704)

 

ÉLÉVATIONS
A DIEU
SUR TOUS LES MYSTÈRES
DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

IVe SEMAINE.
ÉLÉVATIONS SUR 
LA CRÉATION DES
ANGES
ET CELLE DE L'HOMME.

  +

 

Ire ELEVATION

La création des anges

 

 

 

Dieu qui est un pur esprit, a voulu créer de purs esprits comme lui : qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour : qui le connaissent et l'aiment, comme il se connaît et s'aime lui-même : qui comme lui soient bienheureux en connaissant et aimant ce premier Etre, comme il est heureux en se connaissant et aimant lui-même : et qui par là portent empreint dans leur fond un caractère divin par lequel ils sont faits à son image et ressemblance.

Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme les autres : et dès là toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. Celui-là seul par sa nature est impeccable, qui est de lui-même et parfait par son essence. Mais comme il est le seul parlait, tout est défectueux, excepté lui, « et il a trouvé de la dépravation même dans ses anges (Job., IV, 18.). »

Ce n'est pourtant pas lui qui les a faits dépravés : à Dieu ne plaise ! Il ne sort rien que de très-bon d'une main si bonne et si puissante : tous les esprits sont purs dans leur origine, toutes les natures intelligentes étaient saintes dans leur création, et Dieu y avait tout ensemble formé la nature et répandu la grâce.

 

Il a tiré de ses trésors des esprits d'une infinité de sortes. De ces trésors infinis sont sortis les anges : de ces mêmes trésors infinis sont sorties les âmes raisonnables, avec cette différence, que les anges ne sont pas unis à un corps : c'est pourquoi ils sont appelés des esprits purs : au lieu que les aines raisonnables sont créées pour animer un corps; et quoiqu'en elles-mêmes elles soient des esprits purs et incorporels, elles composent un tout qui est mêlé du corporel et du spirituel, et ce tout est l'homme.

O Dieu, soyez loué à jamais dans la merveilleuse diversité de vos ouvrages. Vous qui êtes esprit, vous avez créé des esprits; et en faisant ce qu'il y a de plus parfait, vous n'avez pas dénié l'être à ce qu'il y a de plus imparfait. Vous avez donc fait également et les esprits et les corps : et comme vois avez fait des esprits séparés des corps, et des corps qui n'ont aucun esprit, vous avez aussi voulu faire des esprits qui eussent des corps; et c'est ce qui a donné lieu à la création de la race humaine.

 

Qui doute que vous ne puissiez et séparer et unir tout ce qui vous plait? Qui doute que vous ne puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d'un corps pour entendre, et pour aimer, et pour être heureux ? Vous qui êtes un esprit si pur, n'êtes-vous pas immatériel et incorporel? L'intelligence et l'amour, ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles, qu'on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.

Vous nous avez révélé que ces pures créatures « sont innombrables (Hebr., XII, 22). » Un de vos prophètes, éclairé de votre lumière et comme transporté en esprit parmi vos anges, en a vu « un millier de milliers qui exécutaient vos ordres; et dix mille fois cent mille qui demeuraient en votre présence (Dan., VII, 10), «sans y faire autre chose que vous adorer et admirer vos grandeurs. Il ne faut pas croire qu'en parlant ainsi il ait entrepris de les compter : cette prodigieuse multiplication qu'il en fait par les plus grands nombres, nous signifie seulement qu'ils sont innombrables et que l'esprit humain se perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit que celles qu'on ne voit pas : et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges, il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes : et ce qu'il a de plus beau; c'est pour ainsi dire ce qu'il prodigue le plus.

 

« O mon Dieu, je vous adorerai devant vos saints anges : je chanterai vos merveilles en leur présence (Psal., CXXXVII);» et je m'unirai eu foi et en vérité à cette immense multitude des habitants de votre saint temple, de vos adorateurs perpétuels dans le sanctuaire de votre gloire.

O Dieu, qui avez daigné nous révéler que vous les avez faits en si grand nombre, vous avez bien voulu nous apprendre encore que vous les avez distribués en neuf chœurs; et votre Ecriture qui ne ment jamais et ne dit rien d'inutile, a nommé « des anges, des archanges, des vertus, des dominations, des principautés, des puissances, des trônes, des chérubins, des séraphins (Ibid., XC, 11). » Qui entreprendra d'expliquer ces noms augustes, ou de dire les propriétés et les excellences de ces belles créatures? Trop content d'oser les nommer avec votre Ecriture toujours véritable, je n'ose me jeter dans cette haute contemplation de leurs perfections; et tout ce que j'aperçois, c'est que parmi ces bienheureux esprits, les séraphins, qui sont les plus sublimes et qui; vous mettez à la tête de tous les célestes escadrons le plus près de vous, n'osent pourtant lever les yeux jusqu'à votre face. Votre prophète qui leur a donné six ailes, pour signifier la hauteur de leurs pensées, leur en donne « deux pour les mettre devant votre face : deux pour les mettre devant vos pieds (CIII,). » Tout est également grand en votre nature et ce qu'on appelle la face et ce qu'on appelle les pieds ; il n'y a rien en vous qui ne soit incompréhensible. Les esprits les plus épurés ne peuvent soutenir la splendeur de votre visage : s'il y a quelqu'endroit en vous par où vous sembliez vous rapprocher d'eux davantage, et qu'on puisse par cette raison appeler vos pieds, ils le couvrent encore de leurs ailes et n'osent le regarder. De six ailes, ils en emploient quatre à se cacher à eux-mêmes votre impénétrable et inaccessible lumière, et adorer l'incompréhensibilité de votre être : et il ne leur reste que «deux ailes pour voltiger (Matth., XVIII, 10, Eph., I, 21 ; Coloss., I, 16), si on l'ose dire, autour de vous, sans pouvoir jamais entrer dans vos profondeurs, ni sonder cet abîme immense de perfection, devant lequel ils battent à peine des ailes tremblantes et ne peuvent presque se soutenir devant vous.

 

O Dieu, je vous adore avec eux; et n'osant mêler mes lèvres impures avec ces bouches immortelles qui font retentir vos louanges dans tout le ciel, j'attends qu'un de ces célestes esprits me vienne toucher du feu des charbons qui brûlent devant votre autel. Quelle grandeur me montrez-vous dans ces esprits purifiants, et vous me montrez cependant que ces esprits qui me purifient, sont si petits devant vous !

 

IIe ELEVATION.

La chute des anges

 

Tout peut changer, excepté Dieu : « Rien n'est immuable (par soi-même) parmi ses saints, et les cieux ne sont pas purs en sa présence (Job., XV, 15) : ceux qu'il avait créés pour le servir n'ont pas été stables, et il a trouvé de l'impureté et de la dépravation dans ses anges (Ibid., IV, 18). » C'est ce que dit un ami de Job, et il n'en est pas repris par cet homme irrépréhensible. C'était la doctrine commune de tout le monde, conformément à cette pensée : « Dieu, dit saint Pierre (II Petr., II, 4), n'a point épargné les anges pécheurs; mais il les a précipités dans les ténèbres infernales, où ils sont tenus comme par des chaînes de fer et de gros cordages, pour y être tourmentés et réservés aux rigueurs du jugement dernier. » Et Jésus-Christ a dit lui-même, parlant de Satan : « Il n'est pas demeuré dans la vérité (Joan., VIII, 44). »

 

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Vous vous êtes retirés de Dieu, et il s'est retiré :

c'est là votre grand supplice et sa grande et admirable justice.

 

 

 

« Comment êtes-vous tombé du ciel, ô bel astre du matin (Isa., XIV, 12.)? Vous portiez en vous le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et d'une parfaite beauté ; précieuses, » des lumières et des ornements de sa grâce. «Comme un chérubin a des ailes étendues, vous avez brillé dans la sainte montagne de Dieu au milieu des pierreries embrasées : parfait dans vos voies dès le moment de votre création, jusqu'à ce que l'iniquité s'est trouvée en vous (Ezech., XXVIII, 12-15). » Comment s'y est-elle trouvée, par où y est-elle entrée ? L'erreur a-t-elle pu s'insinuer au milieu de tant de clartés, ou la dépravation et l'iniquité parmi de si grandes grâces ? Vraiment tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié, mais non pas saint comme Dieu : vous étiez réglé d'abord : mais non pas comme Dieu, la règle même. Une de vos beautés était d'être doué d'un libre arbitre : mais non pas comme Dieu, dont la volonté est sa règle, d'un libre arbitre indéfectible. Esprit superbe et malheureux, vous vous êtes arrêté en vous-même : admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège. Vous avez dit : Je suis beau, je suis parfait et tout éclatant de lumière ; et au lieu de remonter à la source d'où vous venait cet éclat, vous avez voulu comme vous mirer en vous-même. Et c'est ainsi que vous avez dit : « Je monterai jusqu'aux cieux ; et je serai semblable au Très-Haut (Isa., XIV, 13-15.). » Comme un nouveau Dieu vous avez voulu jouir de vous-même. Créature si élevée par la grâce de votre créateur, vous avez affecté une autre élévation qui vous fût propre, et vous avez voulu « vous élever un trône au-dessus des astres, » pour être comme le Dieu, et de vous-même et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l'imitation de votre orgueil : et voilà que tout à coup « vous êtes tombé : » et nous qui sommes en terre, nous vous voyons « dans l'abîme » au-dessous de nous. C'est vous qui l'avez voulu, ange superbe, et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection que votre volonté propre. Dieu n'a besoin ni de foudre ni de la force d'un bras indomptable, pour atterrer ces rebelles ; il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui, et qu'à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent eux-mêmes.

 

Maudit esprit laissé à toi-même, il n'en a pas fallu davantage pour te perdre : esprits rebelles qui l'avez suivi, Dieu, sans vous ôter votre intelligence sublime, vous l'a tournée en supplice : vous avez été les ouvriers de votre malheur, et dès que vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu, tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle, vous n'avez plus eu qu'orgueil et ostentation : les lumières de votre intelligence se sont tournées en finesse et artifices malins : l'homme que Dieu avait mis au-dessous de vous, est devenu l'objet de votre envie : et dénués de la charité qui devait faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs, et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers : vous augmentez vos tourments en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses : votre tyrannie fait votre gloire, et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin, si on le peut appeler ainsi, que dorme un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits privés d'amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s'est fait en vous ce grand changement ?

 

Vous vous êtes retirés de Dieu, et il s'est retiré : c'est là votre grand supplice et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore : il a tonné, il a frappé : vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable : par ses ordres souverains la créature corporelle, qui vous était soumise naturellement, vous domine et vous punit : le feu vous tourmente : sa fumée, pour ainsi parler, vous étouffe : d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles : maudits esprits, haïs de Dieu et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas ? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes, et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.

 

Créature, quelle que tu sois et si parfaite que tu te croies, songe que tu as été tirée du néant : que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pécheresse , et dès là éternellement et infiniment malheureuse.

Superbes et rebelles, prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil ; et voyez, et considérez, et entendez ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui et dans tous ses sectateurs.

  

Fuyons, fuyons, fuyons-nous nous-mêmes : rentrons dans notre néant et mettons en Dieu notre appui comme notre amour. Amen. Amen.

 

 

IIIe ELEVATION.

La persévérance et la béatitude des saints anges

 

« Il y eut un grand combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon et ses anges : le dragon et ses anges combattaient, et la force leur manqua, » et ils tombèrent du ciel, «et leur place ne s'y trouva plus (Apoc., XII, 7, 8). » Quel est ce combat? Quelles sont les armes des puissances spirituelles? «Nous n'avons point à combattre contre la chair et le sang, mais contre des malices spirituelles qui sont dans les cieux et dans cet air ténébreux» qui nous environne (Ephes., VI, 12.).

 

 

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« Soyez heureux, saints anges. Venez à notre secours :

périssent en une nuit, par la main d'un seul de vous,

les innombrables armées de nos ennemis. »

 

 

 

Il ne faut donc point s'imaginer dans ce combat, ni des bras de chair, ni des armes matérielles, ni du sang répandu comme parmi nous : c'est un conflit de pensées et de sentiments. L'ange d'orgueil qui est appelé le dragon, soulevait les anges et disait : Nous serons heureux en nous-mêmes et nous ferons comme Dieu notre volonté; et Michel disait au contraire : « Qui est comme Dieu? » Qui se peut égaler à lui? d'où lui est venu le nom de Michel, c'est-à dire qui est comme Dieu? Mais qui doute dans ce combat, que le nom de Dieu ne l'emporte ? Que pouvez-vous, faibles esprit»; faibles, dis-je, par votre orgueil? que pouvez-vous. contre l'humble armée du Seigneur qui se rallie à ce mot : « Qui est comme Dieu? » Vous tombez du ciel comme un éclair, et votre place qui y était si grande y demeure vide. O quel ravage y a fait votre désertion! quels vastes espaces demeurent vacants! ils ne le seront pas toujours, et Dieu créera l'homme pour remplir ces places que votre désertion a laissées vacantes. Fuyez, troupe malheureuse : « Qui est comme Dieu ? » Fuyez devant Michel et devant ses anges.

 

Voilà donc le ciel purifié : les esprits hautains en sont bannis à jamais : il n'y aura plus de révolte, il n'y aura plus d'orgueil ni de dissension : c'est une Jérusalem, c'est une ville de paix, où les « saints anges » unis à Dieu et unis entre eux, « voient éternellement la face du Père (Matth., XVIII, 10) ; » et assurés de leur félicité, attendent avec soumission le supplément de leurs Ordres qui leur viendront de la terre.

 

Saints et bienheureux esprits, qui vous a donné de la force contre cet esprit superbe qui était un de vos premiers princes, et peut-être le premier de tous ? Qui ne voit que c'est le nom de Dieu que vous avez mis à votre tête en disant avec saint Michel : « Qui est comme Dieu ? » Mais qui vous a inspiré cet amour victorieux pour le nom de Dieu ? Ne nous est-il pas permis de penser que Dieu même vous a inspiré, comme il a fait aux saints hommes, cette dilection invincible et victorieuse qui vous a fait persévérer dans le bien ; et de chanter en action de grâce de votre victoire, ce que dit à Dieu un de ses saints : « C'est à vous qu'ils doivent leur être : c'est à vous qu'ils doivent leur vie : c'est à vous qu'ils doivent de vivre justes : c'est à vous qu'ils doivent de vivre heureux (S. August) ? » Ils ne se sont pas faits eux-mêmes meilleurs et plus excellents que vous ne les avez faits ; ce degré de bien qu'ils ont acquis en persévérant, leur vient de vous. Et comme dit un autre de vos saints : « La même grâce qui a relevé l'homme tombé, a opéré dans les anges saints le bonheur de ne tomber pas : elle n'a pas délaissé l'homme dans sa chute, mais elle n'a pas permis que les anges bienheureux tombassent (S. Bernard., serm. XXII in Cant., n. 6). »

 

J'adore donc la miséricorde qui les a faits heureux en les faisant persévérants ; et appelé par votre Apôtre au témoignage des « anges élus (I Timoth., V, 21.) » je reconnais en eux comme en nous votre élection en laquelle seule ils se glorifient. Car si je disais qu'ils se glorifient, pour peu que ce fût, en eux-mêmes, je craindrais, Seigneur, et pardonnez-moi si je l'ose dire, je craindrais en les rangeant avec les déserteurs, de leur en donner le partage.

 

Mais quoi donc! a-t-il manqué quelque chose aux mauvais anges du côté de Dieu? Loin de nous cette pensée! ils sont tombés par leur libre arbitre : et quand on demandera : Pourquoi Satan s'est-il soulevé contre Dieu ? La réponse est prête : c'est parce qu'il l'a voulu. Car il n'avait point comme nous à combattre une mauvaise concupiscence qui l'entraînât au mal comme par force : ainsi sa volonté était parfaitement libre, et sa désertion est le pur ouvrage de son libre arbitre. Et les saints anges, comment ont-ils persévéré dans le bien? Par leur libre arbitre sans doute, et parce qu'ils l'ont voulu. Car n'ayant point cette maladie de la concupiscence, ni cette inclination indélibérée vers le mal dont nous sommes tyrannisés, ils n'avoient pas besoin de la prévention de cet attrait indélibéré qui nous incline vers le bien, et qui est dans les hommes enclins à mal faire, le secours médicinal du Sauveur. Au contraire, dans un parfait équilibre, la volonté des saints anges donnait seule, pour ainsi parler, le coup de l'élection ; et leur choix que la grâce aidait, mais qu'elle ne déterminait pas, sortait comme de lui-même par sa propre et seule détermination. Il est ainsi, mon Dieu ; et il me semble que vous me faites voir cette liberté dans la notion que vous me donnez du libre arbitre, lorsqu'il a été parfaitement sain.

 

Il était tel dans tous les anges; mais cependant ce bon usage de leur libre arbitre, qui est un grand bien, et en attire un plus grand encore, qui est la félicité éternelle, peut-il ne pas venir de Dieu ? Je ne le puis croire ; et je crois, si je l'ose dire, faire plaisir aux saints anges en reconnaissant que celui qui leur a donné l'être comme à nous, la vie comme à nous, la première grâce comme à nous, la liberté comme à nous, par une action particulière de sa puissance et de sa bonté, leur a donné comme à nous encore, par une action de sa bonté particulière, le bon usage du bien ; c'est-à-dire le bon usage de leur libre arbitre, qui était un bien, mais ambigu, dont on pouvait bien et mal user, que Dieu néanmoins leur avait donné ; et combien plus leur a-t-il donné le bien dont on ne peut pas mal user, puisque ce bien n'est autre chose que le bon usage? Tout vient de Dieu ; et l'ange, non plus que l'homme, « n'a point à se glorifier en lui-même (I Cor., I, 29, 31.) » par quelque endroit que ce soit, mais toute sa gloire est en Dieu. Il lui a donné la justice commencée, et à plus forte raison la justice persévérante qui est plus parfaite comme plus heureuse, puisqu'elle a pour sa récompense cet immuable affermissement de la volonté dans le bien, qui fait la félicité éternelle des justes.

 

 

Oui, saints anges, je me joins à vous pour dire à Dieu que vous lui devez tout, et que vous voulez lui tout devoir, et que c'est par là que vous avez triomphé de vos malheureux compagnons, parce que vous avez voulu tout devoir à celui à qui vous deviez l'être, la vie et la justice, pendant que ces orgueilleux oubliant ce qu'ils lui devaient, ont voulu se devoir à eux-mêmes leur perfection, leur gloire, leur félicité.

 

Soyez heureux, saints anges. Venez à notre secours : périssent en une nuit, par la main d'un seul de vous, les innombrables armées de nos ennemis (IV Reg., XIX, 35; Isa., XXXVII, 36.) : périssent en une nuit, par une semblable main, tous les premiers nés de l'Egypte, persécutrice du peuple de Dieu (Exod., III, 29) : saint ange, qui que vous soyez, que Dieu a commis à ma garde, repoussez ces superbes tentateurs, qui pour continuer leur combat contre Dieu, lui disputent encore l'homme qui est sa conquête, et vous le veulent enlever. O saint ange, puissant protecteur du peuple saint, « dont vous offrez à Dieu les prières comme un encens agréable (Apoc., VIII, 3), ô  saint Michel, que je puisse dire sans fin avec vous : «Qui est comme Dieu? » O saint Gabriel, qui êtes appelé la force de Dieu, vous qui avez annoncé à Marie la venue actuelle du Christ (Luc., I, 26), dont vous aviez prédit à Daniel l'arrivée future (Dan., IX, 2, 22, 23, etc) inspirez-nous la sainte pensée de profiter de vos prédictions. O saint Raphaël, dont le nom est interprété la médecine de Dieu, guérissez mon âme d'un aveuglement plus dangereux que celui du saint homme Tobie : liez le démon d'impudicité, qui attaque les enfants d'Adam même dans la sainteté du mariage (Tob., V, 17, 21, 27; VIII, 3; XI, 13-15) : liez-le, car vous êtes plus puissant que lui, et Dieu même est votre force. Saints anges, tous tant que vous êtes « qui voyez la face de Dieu (Matth., XVIII, 10.) » et à qui « il a commandé de nous garder dans toutes nos voies (Psal. XC, 11), » développez sur notre faiblesse les secours de toutes les sortes que Dieu vous a mis en main pour le salut de ses élus, « pour lesquels il a daigné vous établir des esprits administrateurs (Hebr., I, 14.). »

 

O Dieu, envoyez-nous vos saints anges : ceux qui ont servi Jésus-Christ après son jeune : ceux»qui ont gardé son sépulcre et annoncé sa résurrection (Matth., IV, 11; XXVIII, 2, 5) : celui qui l'a fortifié dans son agonie (Luc., XXII, 43.) : car Jésus-Christ n'avait pas besoin de son secours pour lui-même, mais seulement parce qu'il s'était revêtu de notre faiblesse, et ce sont les membres infirmes que cet ange consolateur est venu fortifier en la personne de leur chef.

 

 

Bossuet, Discours sur la vie cachée en Dieu, in Oeuvres Complètes, vol. VII, 1862.

 

 

19.04.2009

Contre les vices charnels et l’impureté

 par Zacharias

 

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À cinq ans Sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690),

fit, à l’insu de tous,

sa première consécration à la messe ou elle prononça ces mots :

« Ô mon Dieu, je vous consacre ma pureté et vous fais vœu de perpétuelle chasteté »

 

Il m’apparaît judicieux de proposer, eu égard aux incroyables ravages provoqués par la licence et la décomposition des mœurs dans nos sociétés modernes, y compris dans les milieux prétendus catholiques où l’on voit aujourd’hui d’indignes littérateurs conciliaires auteurs d’abjects ouvrages blasphématoires qui sont l’objet d’une incroyable publicité, se faire les coupables avocats de la luxure et de l’orgasme, un sermon de Bourdaloue (l’un des plus grands moralistes du XVIIe siècle, le plus « janséniste » des jésuites selon la formule devenue célèbre) sur « l’impureté », sermon qu’il prononça en période de carême, afin de mettre en exergue la terrible puissance séductrice d’un nocif penchant à  l’impudicité charnelle qui s’est imposé hideusement à l’ensemble de nos contemporains.

En effet, le spectacle de l’immoralité est à ce point devenu courrant, que l’on ne s’étonne plus de voir des femmes, évidemment dans la plus complète nudité d’Eve, exposées dans des positions qui manifestent une rare absence de honte, tant sur les murs de nos villes que dans les magazines ou les journaux, ceci au prétexte de publicité ; sans parler des horreurs de l’érotisme et de la pornographie dans toutes les variantes de leurs diverses sous-catégories immondes, qui s’étalent de façon généralisée aux yeux de tous, et dont l’univers nauséabond et affreusement diabolique de l’internet est un extraordinaire pourvoyeur auprès des populations, y compris les plus jeunes âmes qui y trouvent à présent un terrain propice à leur perdition.

 

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« Celui qui veut garder inviolablement la chasteté, dit saint François de Sales,

doit la confier et la mettre entre les mains de la reine des anges,

et attendre tous les secours nécessaires pour surmonter les difficultés

qui s'y rencontrent de sa puissante protection.

Il doit se souvenir que c'est un don de Dieu,

qu'il faut par suite lui demander par prières, jeûnes et autres bonnes œuvres,

que c'est un don qui est accordé aux humbles, l'impureté étant la peine du vice superbe,

étant certain que tôt ou tard les vains et orgueilleux tomberont dans quelque péché honteux. »

 

 

Plus que jamais, il importe donc de s’élever avec fermeté contre le venin de l’impureté, chemin effectif de réprobation, car il nous représente dès cette vie l'état des réprouvés après la mort dans la mesure où, précisément, rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l'état infernal des réprouvés, c’est-à-dire d’être éloigné et séparé de Dieu, que ce vice abject, sachant que l’impureté ouvre une voie directe, par son attraction voluptueuse, aux pires abaissements libidineux et compromissions révoltantes dont se délecte l’ennemi du genre humain pour faire chuter et perdre en permanence les faibles créatures que nous sommes, et surtout les ravir définitivement à Dieu.

 

Il est de la sorte, si nous voulons nous prémunir contre les redoutables pièges du démon, plus qu’utile de lire attentivement les lignes que nous laisse Bourdaloue, et d’en méditer avec un soin tout spécial le sens, afin de s’engager véritablement, en se gardant des pièges tendus par les vices charnels, dans la recherche d’un état de sainteté intérieure que le Ciel exige de chaque chrétien.

 

 

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« C’est la virginité de Marie qui a attiré Jésus du ciel…

cette pureté angélique est le bien de la divine Marie… »

(Bossuet)

 

 

 

SERMON POUR LE IIIe DIMANCHE DE CARÊME
SUR  L'IMPURETÉ.

Bourdaloue (1632-1704)

 

Il y a des démons de plusieurs espèces; mais entre tous les autres, celui que nous devons avoir particulièrement en horreur, c'est le démon d'impureté. Rien de plus ordinaire et de plus pernicieux que le vice qu'il entretient dans les cœurs, et c'est ce vice abominable que j'attaque dans ce discours.

 

Quatre choses marquées dans l'Ecriture expriment parfaitement l'état des réprouvés dans l'enfer, savoir : les ténèbres, le désordre, l'esclavage, et le ver de la conscience.

 

Or, de tous les péchés, l'impureté est celui :

 

-          1° qui jette l'homme dans un plus profond aveuglement d'esprit;

-          2° qui l'engage dans des désordres plus funestes;

-          3° qui le captive davantage sons l'empire du démon;

-          4° qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant.

 

1° Aveuglement : car l'impureté rend l'homme tout charnel. Or, de prétendre qu'un homme charnel ait des connaissances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit : Animalis homo non percipit ea quae Dei sunt. En effet, dit saint Bernard, l'impudique se réduit à la condition des bêtes, lorsqu'il suit les mouvements d’une passion prédominante dans les bêtes. Par conséquent, il n'a plus ces lumières de l'esprit qui nous distinguent des bêtes, et qui nous font agir en homme. Aussi voyons-nous tant de voluptueux, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines. Venons au détail. Ils perdent surtout trois connaissances : la connaissance d'eux-mêmes, la connaissance de leur propre péché, et la connaissance de Dieu.

Ils perdent la connaissance d'eux-mêmes et de ce qu'ils sont.  Exemple de ces deux vieillards qui, sans se souvenir de leur dignité et de leur âge, tentèrent la chaste Suzanne. Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin, en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divinités, les représentaient toujours déguisées,  et souvent métamorphosées en bêtes : pour nous faire entendre que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans  se méconnaître. Et certes n'est-il pas surprenant de voir jusques à quel point ce péché abrutit l'homme? On oublie tout. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfants, un juge ce qu'il doit au public , un ami ce qu'il doit à son ami, un prêtre ce qu'il doit à Jésus-Christ, une femme ce qu'elle doit à son mari, une fille ce qu'elle se doit à elle-même.

 

Je dis plus. L'impudique perd la connaissance de son péché, ou plutôt de la grièveté de son péché. Dans les règles communes, c'est par l'expérience que nous parvenons à la connaissance des choses; mais dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire. Car nous ne le connaissons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage, et nous n'en perdons la connaissance qu'autant que nous nous licencions à le commettre. Une âme encore innocente et pure le regarde comme un monstre ; mais un pécheur par état le traite de galanterie, et s'en applaudit. Aurait-on jamais cru qu'il dût y avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter de simple galanterie un péché de cette conséquence? Et qu'est-ce encore que d'entendre des femmes dans le christianisme tenir de semblables discours, et regarder comme des bagatelles de vrais crimes? Ces conversations libres, ces entretiens secrets et familiers, ces amitiés prétendues honnêtes, ces commerces assidus de visites et de lettres, ces artifices de la vanité humaine, cette détestable ambition d'avoir des adorateurs, ces douceurs vraies ou fausses témoignées à un homme mondain, ces habillements immodestes : tout cela n'est rien, dites-vous ; mais la question est de savoir si Dieu en jugera de la sorte, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement.

 

Enfin, ce péché nous fait perdre la connaissance de Dieu. On peut dire que les impudiques sont communément des esprits gâtés en matière de créance, et que le progrès de l'impiété suit presque toujours le progrès du vice. La raison est que la vue d'un Dieu troublant le voluptueux dans son plaisir, pour mieux goûter son plaisir il prend le parti de renoncer Dieu ; et ce fut ainsi que Salomon devint idolâtre. Les païens, selon la remarque de saint Augustin, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont fait selon leur caprice, et tels qu'ils les ont voulus : des dieux passionnés, emportés, adultères. Mais comme notre Dieu est indépendamment des hommes tout ce qu'il est; le voluptueux, désespérant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa passion, le désavoue. Or, y a-t-il rien de plus affreux dans les ténèbres de l'enfer que cet aveuglement ? Les ténèbres de l'enfer ne sont que des ténèbres extérieures: In tenebras exteriores; au lieu que l'aveuglement de l'impudique est tout intérieur.

 

2° Désordre et confusion. Dans le désordre même de l'enfer, il y a un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque c'est là que Dieu punit ce qui est punissable : au lieu que le désordre de l'impureté est un pur désordre. Il consiste, selon saint Augustin, en ce que l'esprit se laisse gouverner par les sens. Il consiste, selon saint Chrysostome, en ce que l'impureté porte l'homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin, selon Tertullien, il consiste en ce que l'impureté a une liaison presque nécessaire avec tous les autres vices, et que tous les autres vices sont, pour ainsi parler, à ses gages et à sa solde. De là les guerres et les dissensions, les discordes et les haines irréconciliables, les profanations et les sacrilèges, les empoisonnements et les assassinats, les trahisons et les noires impostures, les injustices et les violences, les dépenses excessives et la ruine des familles. C'est ainsi que l'impureté renverse tout.

L'indignité est qu'une femme perdue d'honneur et de conscience, par un renversement autrefois inouï, fasse elle-même les avances les plus criminelles et les plus honteuses. L'excès du désordre est que toutes les bienséances qui servaient de rempart à la pureté soient maintenant bannies comme incommodes. Le comble du désordre est que les devoirs les plus inviolables chez les païens mêmes soient parmi nous des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage qu'on joue sur le théâtre. Quel désordre encore qu'un mari, pourvu d'une femme prudente et accomplie, mais entêté d'une passion bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout son amour !

 

3° Esclavage. Point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon. Dans les premiers siècles de l'Eglise, remarque saint Augustin, cet ennemi de notre salut attaquait les chrétiens par les persécutions : pourquoi? parce que les chrétiens alors vivaient dans une entière pureté de mœurs, et que, ne pouvant s'en rendre maître par l'amour du plaisir, il tâchait à les vaincre par l’horreur des supplices. Mais depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage, où gémit si longtemps saint Augustin !

 

4° Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Dans les autres péchés, on peut se faire plus aisément une fausse conscience, et le pécheur dans sa fausse conscience trouve une espèce de repos. Mais l'impureté est un vice trop grossier pour servir de sujet aux illusions d'une conscience erronée. Ainsi, pour peu qu'on ait encore de religion, il n'y a point de péché que le remords suive de plus près. Il est vrai que l'impudique perd assez communément la foi : mais en quelles incertitudes le jette alors son infidélité même ! et cette infidélité ne l'assurant de rien cl lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour avoir la paix ? Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore. Dans la naissance de cette passion, quel tourment est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime, et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ! ou si l'on répond à ses assiduités, quelles craintes au moins qu'on n'y réponde pas également, qu’on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment! Dans le progrès de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer? caprices, fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle dont on a fait son idole. Surtout si la passion se tourne en jalousie, comme il arrive presque immanquablement ; quel enfer! Et quelle issue enfin, quel dénouement ordinaire ont ces criminelles intrigues? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même il qu'un se le dit avec assurance : Cette passion finira; et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira pas quelque chose de désagréable ? Ah! mon Dieu, nous ne le comprenions pas, mais nous sommes obligés de le reconnaître, que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés.

 

 

Deuxième partie. Impureté, principe de la réprobation.

 

Opérer la réprobation dans une âme, c'est la conduire à l'impénitence finale. Or, il n'y a point de péché qui semble plus éloigné de la pénitence que l'impureté, et qui par conséquent, dans le cours ordinaire, soit plus irrémissible. Je ne dis pas irrémissible dans le sens que l'a entendu Tertullien, lorsqu'il prétendait que ce péché était absolument sans remède, et que quelque marque de pénitence que donnât le pécheur, l'Eglise ne le devait et ne le pouvait jamais recevoir ; mais j'entends qu'entre les péchés, il n'y en a point de plus difficile a guérir, et que par ses engagements criminels l'impudique se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d'impénitence, d'où il pourrait et d'où il ne veut presque jamais sortir. Voilà en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tertullien. Hérésie qui, tout insoutenable qu'elle est, nous fait toujours connaître de quelle horreur on était alors prévenu contre le péché que je combats, et combien à l’égard de ce crime la discipline de l'Eglise était rigoureuse. Hérésie fondée sur des raisons en elles-mêmes très solides, mais dont Tertullien tira des conséquences outrées.

 

Sans donc porter la chose si loin,je dis que l'impureté conduit à l'impénitence finale : comment ?

 

-          1° parce qu'il n'est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute ;

-          2° point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir ;

-          3° point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude.

 

1° Rechute. Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti, dit l'esprit impur : je reprendrai dans cette âme tons les avantages que j'y ai perdus, et le dernier état où elle se trouvera sera pire que le premier. J'en appelle, Chrétiens, à votre expérience : et n'est ce pas là ce qui nous rend vos confessions suspectes quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal?

 

2° Désespoir. Desperantes semetipsos tradiderunt impudicitiœ. Mais de quoi surtout désespère l'impudique? il désespère de sa conversion, où il voit des difficultés presque insurmontables. Il désespère de sa persévérance, témoin qu'il est de ses légèretés passées. Il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde ; de lui-même, parce qu'il a de si sensibles convictions de sa faiblesse.

 

3° Habitude. Tout y contribue : les occasions beaucoup plus fréquentes, la facilité de commettre le péché beaucoup plus grande, les impressions qu'il laisse beaucoup plus fortes, le penchant beaucoup plus violent. Aussi combien voyons-nous d'impudiques par habitude et par profession qui se convertissent? une Madeleine, un Augustin pénitent, ce sont des espèces de prodiges. Ce n'est pas que ces voluptueux ne se présentent quelquefois au sacrement de la pénitence; mais de la manière dont ils s'y comportent, c'est plus pour leur condamnation qu'ils s'y présentent, que pour leur justification. Quand donc feront-ils pénitence? Dans cette vie? ils ne s'y déterminent jamais. Dans l'autre? elle est inutile. A la mort? c'est le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché.

Cela seul me fait comprendre la vérité de cette terrible parole de Jésus-Christ : Beaucoup d'appelés et peu, d'élus. Car l'Apôtre nous apprend que les impudiques ne seront jamais héritiers du royaume de Dieu, et nous voyons d'ailleurs que le monde est plein de ces hommes sensuels et esclaves de leur plaisir.

 

C'est à vous, Chrétiens, a y prendre garde tandis qu'il est encore temps : car il est temps encore après tout, et je n'ai point prétendu dans ce discours vous ôter toute espérance, mais vous engager a une vigilance plus exacte, et vous porter a faire de nouveaux efforts.

 

Nous avons besoin pour cela, Seigneur, d'une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce que je vous demanderai sans cesse, à laquelle je me disposerai, a laquelle je répondrai, et que je conserverai avec soin :

 

 

« Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il va par des lieux arides,

cherchant du repos, et il n'en trouve point. Alors il dit :

Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti ;

et à son retour il la trouve vide, balayée et ornée.

Il part aussitôt, et il va prendre avec soi sept autres esprits plus méchants que lui ;

 ils rentrent dans cette maison, et ils y habitent. »

 

(Saint Matthieu , chap. XII, 43-45.)

 

15.02.2009

Saint Augustin et le Tractatus Adversos Judaeos : La doctrine du "Verus Israël"

Le Tractatus Adversos Judaeos de saint Augustin

 ou l'aveuglement des juifs et la doctrine du "Verus Israël"

présenté par Zacharias

 

Jésus présenté au peuple.jpg

 

 

« De nouveau, Pilate sortit dehors et leur dit :

‘‘Voyez, je vous l'amène dehors, pour que vous sachiez

que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation’’.

Jésus sortit donc dehors, portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre ;

et Pilate leur dit : ‘‘Voici l'homme’’.

 Lorsqu'ils le virent, les grands prêtres et les gardes vociférèrent, disant :

‘‘Crucifie-le ! Crucifie-le !’’

Pilate leur dit : ‘‘Prenez-le, vous, et crucifiez-le ;

car moi, je ne trouve pas en lui de motif de condamnation.’’

Les Juifs lui répliquèrent :

‘‘Nous avons une Loi et d'après cette Loi il doit mourir,

parce qu'il s'est fait Fils de Dieu.’’ »

(Jean 19, 4-7)

 

Le « Tractatus Adversos Judaeos » de Saint Augustin, dont nous donnons ici de larges extraits, est l’un des textes de référence, aujourd’hui cependant bien oublié, de nature cependant à nous donner les éléments théologique nécessaires afin de pouvoir penser correctement, sur le plan théologique, le seul qui nous importe, la question de la place, du rôle et de la situation du peuple juif avant et après la venue de Jésus-Christ. La thèse de tous les Pères de l'Eglise fut que les Juifs, qui contituèrent le peuple « élu » de l’Eternel, eurent, hélas ! une évidente responsabilité dans la mort de Jésus, d’où l'accusation de « peuple déicide » et de « peuple perfide », qui sera d’ailleurs reprise par la liturgie elle-même. Or, si le peuple juif est « déicide », toute l'histoire suivante doit être interprétée comme une conséquence de  l’acte extraordinaire qu’il fut perpétré au Golgotha, et doit être expliquée comme participant du « châtiment de Dieu », dont la destruction de Jérusalem est sans doute le symbole le plus impressionnant.

L’idée fondamentale, qui présidera dès  lors à la doctrine de l’Eglise, qui relève du point de vue doctrinal de l’antijudaïsme théologique, est que  l’Ancienne Alliance passée avec les fils d’Israël est devenue caduque, le bénéfice de cette Alliance passant aux chrétiens qui deviennent les héritiers de la Nouvelle Alliance, ceci dans la mesure où Jésus a accompli les prophéties de l’Ancien Testament. De la sorte, le christianisme reste seul fidèle aux écritures anciennes, ce qui a pour conséquence directe que les juifs, qui récusent la messianité de Jésus, perdent leur vocation à l’Alliance, vocation qui revient à l’Eglise, désormais le vrai Israël (Verus Israël) - les critères nationaux s’abolissant en Jésus et l’adhésion à sa Personne unissant tous les peuples et les langues en un nouveau Corps Mystique.

Ceci fut d’ailleurs justement exprimé par Sa Sainteté Pie XII dans son Encyclique Mystici Corporis :

- « D’abord la mort du Rédempteur a fait succéder le Nouveau Testament à l’Ancienne Loi abolie ; c’est alors que la Loi du Christ, avec ses mystères, ses lois, ses institutions et ses rites, fut sanctionnée pour tout l’univers dans le sang de Jésus-Christ. Car tant que le divin Sauveur prêchait sur un territoire restreint - il n’avait été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël - la Loi et l’Evangile marchaient de concert ; mais sur le gibet de sa mort il annula la loi avec ses prescriptions , il cloua à la Croix le ”chirographe” de l’Ancien Testament, établissant une Nouvelle Alliance dans son sang répandu pour tout le genre humain. “Alors, dit saint Léon le Grand en parlant de la Croix du Seigneur, le passage de la Loi à l’Evangile, de la Synagogue à l’Eglise, des sacrifices nombreux à la Victime unique, se produisit avec tant d’évidence qu’au moment où le Seigneur rendit l’esprit, le voile mystique qui fermait aux regards le fond du temple et son sanctuaire secret, se déchira violemment et brusquement du haut en bas.’’ » (Pie XII, Mystici Corporis, 29 juin 1943).

 

 

flagellation.jpg 

 

Alors Pilate entra de nouveau dans le prétoire ;

il appela Jésus et dit : Tu es le roi des Juifs ?’’ Jésus répondit :

‘‘Dis-tu cela de toi-même ou d'autres te l'ont-ils dit de moi ?’’

Pilate répondit : ‘‘Est-ce que je suis Juif, moi ?

Ta nation et les grands prêtres t'ont livré à moi. Qu'as-tu fait ?’’

Jésus répondit : ‘‘Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n'est pas d'ici.’’

(…)Pilate lui dit : ‘‘Qu'est-ce que la vérité ?’’

Et, sur ce mot, il sortit de nouveau et alla vers les Juifs.

Et il leur dit : ‘‘Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation.

Mais c'est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu'un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?’’

Alors ils vociférèrent de nouveau, disant : ‘‘Pas lui, mais Barabbas !’’

Or Barabbas était un brigand. Pilate prit alors Jésus et le fit flageller

 

(Jean 18, 33-36 ; 39-40 ; Jean 19, 1)

 

 

T R A C T A T U S   A D V E R S O S   J U D A E O S

saint Augustin

 

 

 

SÉVÉRITÉ DE DIEU MANIFESTÉE PAR LA DESTRUCTION DU PEUPLE JUIF.

SA BONTÉ DANS LA VOCATION DES GENTILS.

L'AVEUGLEMENT DES JUIFS CONDAMNÉ PAR LES TEXTES DE L'ANCIEN TESTAMENT.

 

Le bienheureux apôtre Paul, docteur des Gentils dans la foi et la vérité, nous exhorte à demeurer stables et fermes dans une même croyance, dans la croyance dont il s'est montré le fidèle ministre : en cela, il nous donne un précepte qu'il confirme par un exemple capable de nous effrayer. « Tu vois », nous dit-il, « la sévérité et la bonté de Dieu : sa sévérité envers ceux qui sont tombés; et sa bonté envers toi, si toutefois tu demeures ferme dans cette même bonté ». Il est sûr, qu'en s'exprimant ainsi, il a voulu parler des Juifs pareils aux branches d'olivier, violemment arrachées d'une souche fertile, ils ont été séparés de leurs saints patriarches en raison de leur infidélité : afin que les Gentils fussent, à cause de leur foi, comme un olivier sauvage, greffé sur un olivier fertile, et devinssent participants de la sève à la place des branches naturelles qui en ont été privées.« Mais », dit-il encore, « garde-toi de t'élever par présomption, contre les branches naturelles car, si tu penses t'élever au-dessus d'elles, considère que ce n'est pas toi qui portes la racine, n mais que c'est la racine qui te porte ». Et parce que quelques-uns d'entre les Juifs arrivent au salut, il ajoute : « Autrement, tu seras toi-même retranché comme eux : pour eux, s'ils ne demeurent pas dans leur infidélité, ils seront greffés sur la tige, car Dieu est tout-puissant pour les y enter de nouveau (Rom. XI, 18-23) ». A ceux, au contraire, qui persévèrent dans le mal, s'adresse cette sentence prononcée par l'Eternel : « Les enfants de ce  royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ; là sera le pleur et le grincement de dents ». Mais aux nations qui persévèrent dans le bien, s'applique ce qui est dit auparavant : « Plusieurs viendront d'orient et d'occident, et prendront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob (Matt. VIII, 12, 11) ». Ainsi, par une juste sévérité de la part de Dieu, l'orgueilleuse infidélité des branches naturelles leur a-t-elle mérité d'être séparées de leur racine, c'est-à-dire des patriarches, tandis que la grâce divine a greffé l'olivier sauvage sur cette racine en récompense de son humble fidélité.

 

Quand on cite aux Juifs ces passages, ils méprisent à la fois l'Evangile et l'Apôtre: ce que nous leur disons, ils rie l'entendent pas, parce qu'ils ne comprennent point ce qu'ils lisent; car, évidemment, s'ils savaient de qui le Prophète a voulu parler en ce passage « Je l'ai établi pour être la lumière des nations et le salut que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre (Isaïe, XLLX, 6) », ils ne seraient ni assez aveugles, ni assez malades pour ne pas reconnaître, dans le Seigneur Jésus, la lumière et le salut. Si encore ils comprenaient à quels hommes s'applique ce verset prophétique qu'ils chantent inutilement et sans profit pour eux : « Leur voix a éclaté dans toute la terre, et leurs paroles se font entendre jusqu'aux extrémités du monde » (Ps. XVIII, 5) ; ils s'éveilleraient à la voix des apôtres : et verraient que leur parole vient de Dieu. Invoquons donc le témoignage des saintes Ecritures, car elles jouissent, aussi chez eux, d'une grande autorité, et si nous ne pouvons les guérir de leur infidélité en leur offrant ce moyen de salut, nous les convaincrons du moins d'erreur par l'évidence de la vérité.

 

LES LIVRES DE L'ANCIEN TESTAMENT NOUS CONCERNENT :

NOUS EN OBSERVONS MIEUX LES PRÉCEPTES QUE LES JUIFS.

 

Nous devons d'abord réfuter une erreur commune parmi les Juifs : à les entendre, les livres de l'Ancien Testament ne nous concerneraient en aucune manière, puisque nous observons, non les anciens .rites, mais des rites nouveaux. A quoi vous sert la lecture de la Loi et des Prophètes, puisque vous ne voulez point en observer les préceptes ? Voilà ce qu'ils nous disent, parce que nous ne pratiquons pas la circoncision du prépuce sur les enfants mâles; parce que nous mangeons des viandes déclarées immondes par la Loi ; parce que nous n'observons point, d'une manière charnelle, leurs sabbats, leurs néoménies, et leurs jours de fêtes ; parce que nous n'immolons à Dieu aucune victime tirée de nos troupeaux, et que nous ne célébrons point la pâque avec un agneau et des pains azymes ; parce qu'enfin nous négligeons d'autres anciens rites, que l'Apôtre désigne sous le nom générique d'ombres des choses futures. Saint Paul les appelait ainsi, car, de leur temps, ils annonçaient la révélation -des mystères à la connaissance desquels nous avons été appelés, afin que, dégagés des ombres anciennes, nous jouissions de leur pure lumière. Il serait trop long d'engager avec eux une discussion sur chacun de ces points en particulier,de leur faire comprendre comment, en nous dépouillant du vieil homme, nous pratiquons la circoncision sans nous dépouiller de la chair de notre corps; de leur dire que nous apportons, dans nos moeurs, la sévérité qu'ils apportent dans le choix de leurs viandes : en un mot, de leur montrer que nous offrons nos corps à Dieu, comme une hostie vivante, sainte et agréable; qu'au lieu du sang des brutes, nous répandons nos âmes intelligentes en de saints désirs, et que nous sommes purifiés de toute souillure par le sang de Jésus-Christ, comme par le sang d'un agneau sans tache. A cause de la ressemblance de son corps avec un corps de péché, le Sauveur a été figuré parles boucs des anciens sacrifices, et celui qui reconnaît en sa personne la plus grande victime, ne fait point difficulté, en face des branches de la croix, de le considérer comme le taureau de la loi mosaïque. Trouvant en lui notre repos, nous observons véritablement le sabbat, et pour nous la célébration de la nouvelle lune n'est autre chose que la sanctification d'une vie nouvelle : notre pâque, c'est le Christ ; la sincérité et la vérité, voilà nos azymes; le vieux levain ne s'y trouve pas, et s'il y a d'autres mystères figurés par les présages antiques, nous ne nous arrêterons pas maintenant à les expliquer; cela est inutile : nous nous bornerons donc à dire qu'ils ont eu leur perfection en Jésus-Christ, dont le règne n'aura pas de fin. Toutes choses devaient, en effet, se trouver accomplies en Celui qui est venu, non pour détruire la Loi et les Prophètes, mais pour les accomplir (Matt. V, 17).

 

 

JÉSUS-CHRIST N'A POINT ABOLI LA LOI EN RAISONNANT :

IL L'A CHANGÉE EN L'ACCOMPLISSANT.

LE CHANGEMENT DES RITES ANCIENS A ÉTÉ PRÉDIT DANS LES PSAUMES.

 

 

Jésus-Christ n'a point aboli par le raisonnement les anciens signes des choses futures, mais il les a changés en faisant ce qu'ils prédisaient : car il voulait, pour annoncer que le Christ était déjà venu, des rites différents de ceux qui annonçaient sa venue future. Mais que signifie ce titre : « Pour ce qui doit être changé », placé en tête de certains psaumes que les Juifs ont entre les mains, auxquels ils reconnaissent l'autorité des saintes lettres ? (Le texte de ces mêmes psaumes a trait au Christ.) Evidemment il annonce le changement futur par le Christ de rites que nous savons aujourd'hui, parce que nous le voyons, avoir été changés par lui. De cette manière, le peuple dé Dieu, qui est maintenant le peuple chrétien, n'est point obligé d'observer les lois des temps prophétiques, non qu'elles aient été condamnées, mais parce qu'elles ont subi une transformation. Les mystères prédits par les anciens rites ne devaient point non plus disparaître, mais il fallait que les signes de ces mystères fussent appropriés aux époques diverses auxquelles ils étaient destinés.

 

 […]  

 

ISAÏE A PRÉDIT QUE DIEU ABANDONNERAIT LES JUIFS.

 

Mais veuillez porter, pendant quelques instants, votre attention sur des passages plus précis que je vais vous citer. Lorsque vous entendez parler du bon Israël, vous dites C'est nous; quand il est question du bon Jacob, vous dites encore : Nous voilà. Et si l'on vous en demande la raison, vous répondez c'est que le patriarche, de qui nous descendons, s'appelait indifféremment Jacob et Israël voilà pourquoi on nous désigne avec justice par le nom de notre père. Vous êtes plongés dans un lourd et profond sommeil; aussi ne voulons-nous point vous insinuer des choses spirituelles qui dépassent les limites de votre intelligence. Nous ne prétendons point maintenant vous apprendre le sens spirituel de ces deux mots, à cause de votre surdité et de votre cécité d'âme. Comme vous l'avouez, en effet, et comme on le voit clairement en lisant le livre de la Genèse, le même homme s'appelait tout à la fois Jacob et Israël; aussi vous glorifiez-vous de ce que la maison de Jacob est en même temps la maison d'Israël.

 

Expliquez -nous donc ceci : le Prophète annonce d'abord qu'une montagne sera placée sur la cime des monts, et que toutes les nations se dirigeront vers elle, parce que la parole et la loi du Seigneur doivent sortir, non du Sinaï pour éclairer un seul peuple, mais de Sion et de Jérusalem pour illuminer tous les peuples: ce qui a eu lieu évidemment en Jésus-Christ, et pour les chrétiens. Un peu plus loin, le même prophète dit encore : « Et maintenant, ô maison de Jacob, venez : marchons à la lumière du Seigneur ». Selon votre habitude, vous allez certainement dire Nous voilà. Mais arrêtez-vous un peu à ce qui suit : de la sorte vous entendrez ce que vous ne voulez pas entendre, après avoir dit ce que vous vouliez dire. Le prophète ajoute immédiatement ces paroles : « Car il a rejeté son peuple, la maison d'Israël (Isaïe, II, 5, 6.) ». Ici, dites : Nous voilà : ici, reconnaissez-vous, et pardonnez-nous de vous avoir rappelé ces passages. Si, en effet, vous les entendez volontiers, ils serviront à vous attirer : si, au contraire, ils vous irritent, ils tourneront à votre honte.

 

Consentez-y, n'y consentez pas, il faut que vous les entendiez. Ce n'est pas moi qui vous parle; c'est un prophète dont vous lisez les écrits : par son organe, le Seigneur vous a certainement parlé; sols livre jouit de l'autorité des saintes Ecritures, et vous ne pouvez l'en dépouiller. Suivant le commandement du Seigneur, il crie avec véhémence ; pareil à une trompette, il élève la voix ; il vous réprimande en ces termes (Id. LXVIII, 1) : « Et maintenant, ô maison de Jacob, venez; marchons à la lumière du Seigneur». Dans la personne de vos ancêtres, vous avez mis le Christ à mort. Depuis lors, vous avez refusé de croire en lui vous êtes restés en opposition avec lui; mais vous n'êtes point encore condamnés sans remède, parce que vous n'êtes pas encore sortis de ce monde : vous avez maintenant facilité de vous repentir; venez donc maintenant vous deviez le faire autrefois; faites-le aujourd'hui. Le temps propice n'est pas écoulé pour celui qui n'a pas encore entendu sonner sa dernière heure. Mais si en qualité de maison de Jacob, vous avez suivi le prophète, et qu'à votre sens, vous marchiez dans la lumière du Seigneur, montrez-nous la maison d'Israël qu'il a abandonnée. Pour nous, nous vous montrons, d'une part, ceux que le Seigneur a appelés et séparés de cette maison, et de l'autre, ceux qui ont voulu y rester et qu'il a rejetés. Du milieu d'Israël il a appelé non seulement les Apôtres, mais aussi, après la résurrection du Christ, un peuple immense : nous en avons déjà parlé plus haut; mais il a rejeté ceux dont vous suivez les traces, en refusant de croire; il vous a rejetés vous-mêmes, car, en les imitant, vous persévérez dans le même égarement. Ou bien, si vous êtes vraiment ceux qu'il a appelés, où sont ceux qu'il a rejetés? Vous ne pouvez pas dire qu'il a rejeté une autre maison quelconque, car le Prophète dit clairement : « Il a rejeté son peuple, la maison d'Israël ». Voilà ce que vous êtes, et vous n'êtes pas ce que vous prétendez être.

 

Il a rejeté aussi la vigne dont il attendait des raisins et qui ne lui a donné que des épines, et il a défendu à ses nuées de laisser tomber sur elle une seule goutte de pluie. Mais il en a aussi appelé d'autres du même lieu, ce sont ceux auxquels il dit : « Jugez entre moi et ma vigne (Isaïe, V, 2-6) ». Le Seigneur parle d'eux en ces termes : « Si c'est par Belzébuth que je chasse les démons, par qui vos enfants les chasseront-ils ? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges (Matt. XII, 27) ». Puis il leur fait cette promesse: « Vous serez aussi assis sur douze trônes , et vous jugerez les douze tribus d'Israël (Id. XIX, 28)». La maison de Jacob, qui par fidélité à la vocation divine a marché dans la lumière du Seigneur, s'assoira donc pour juger Israël, c'est-à-dire son peuple abandonné par lui. Comment d'ailleurs peut-il se faire que, selon le même prophète, « la pierre rejetée par ceux qui bâtissaient ait été placée à la tête de l'angle (Isaïe, XXVIII, 16 ; Ps. CXVII, 22) », sinon, parce que des peuples circoncis et des peuples incirconcis , semblables à des murs élevés en sens divers, viennent se réunir dans l'angle comme dans un baiser de paix ? Aussi l'Apôtre dit-il « C'est lui qui est notre paix, et qui, des deux peuples, n'en a fait qu'un (Eph. II, 14) ». Ceux d'entre les enfants de Jacob ou d'Israël qui ont écouté la voix qui les appelait, sont donc adhérents à la pierre angulaire, et marchent dans la lumière du Seigneur; mais ceux qui édifient des ruines et rejettent la pierre angulaire, sont ceux dont le Prophète a prédit l'abandon.

 

ABANDON DES JUIFS PLUS CLAIREMENT PRÉDIT PAR MALACHIE.

 

      Le sacrifice des chrétiens est offert partout, sur la terre et dans le ciel. Enfin, ô Juifs, voulez-vous compromettre votre salut en résistant au Fils de Dieu, et détourner de leur vrai sens ces paroles prophétiques pour les expliquer suivant les inclinations de votre cœur? Voulez-vous, dis-je, entendre ces paroles en ce sens que la maison de Jacob et d'Israël désigne un même peuple, tout à la fois appelé et rejeté de Dieu, non un peuple dont certains membres auraient été appelés, tandis que les autres auraient été rejetés, mais un peuple appelé dans tous ses membres, pour marcher dans la lumière du Seigneur, après avoir été rejeté pour n'y avoir pas marché : ou bien, une nation, de telle sorte appelée dans les uns et rejetée dans les autres, que nulle division relative au sacrifice du Christ n'ayant eu lieu dans la table du Seigneur, on voit réunis, dans l'observance uniforme des anciens rites, ceux qui marchent dans la lumière du Seigneur et observent ses préceptes, et ceux qui ont méprisé sa justice et mérité d'en être abandonnés? Si vous prétendez interpréter ainsi ces prophéties, que direz-vous? Comment comprendrez-vous cet autre prophète qui vous coupe entièrement la parole, quand il vous adresse ces mots si clairs : « Mon affection n'est point en vous, dit le Seigneur tout-puissant; et je ne recevrai point de sacrifice de votre main, car, depuis le lever du soleil jusqu'au couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations et l'on me sacrifie en tous lieux; et l'on offre à mon nom une ablation toute pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant (Malach. I,10,11 )». A ce témoignage d'une évidence palpable, quel autre témoignage aussi éclatant pouvez-vous opposer? Pourquoi vous élever encore avec une intolérable impudence ? Est-ce que vous n'en périrez pas d'une manière plus malheureuse ? Votre chute n'en sera que plus lourde.

 

 « Mon affection n'est pas en vous, dit », non pas le premier venu, mais « le Seigneur tout-puissant». Toutes les fois que vous entendez parler, d'une manière quelque peu avantageuse, de Jacob ou d'Israël, de la maison de Jacob ou de celle d'Israël, il semblerait, à vous croire, qu'il a été impossible de parler d'autres que de vous. Pourquoi donc vous enorgueillir ainsi d'appartenir à la race d'Abraham, quand le Seigneur tout-puissant vous dit : « Mon affection n'est point en vous, et je ne recevrai pas de sacrifice de votre main? » Certes, vous ne pouvez le nier non-seulement il ne reçoit point de sacrifice de votre main, mais vos mains ne lui en offrent pas même un. D'après la loi de Dieu, l'endroit où vous devez offrir des sacrifices a été formellement désigné : cet endroit est unique, hors de là, tout sacrifice vous est interdit : aussi, parce que vos fautes vous ont mérité d'en être exclus, vous n'osez, nulle part ailleurs, offrir le sacrifice qu'il vous était permis d'offrir en ce seul endroit, et ainsi s'accomplit parfaitement la prédiction du Prophète : « Et je ne recevrai point de sacrifice de votre main ». Car, si dans la Jérusalem terrestre il vous restait un temple et un autel, vous pourriez dire que l'oracle de Malachie a été accompli à l'égard de ceux d'entre vous dont Dieu rejette les sacrifices à cause de leurs iniquités, tandis qu'il accepte les offrandes de ceux qui, parmi vous, observent ses commandements. Aucun motif ne vous autorise à tenir ce langage, puisqu'aucun de vous ne peut offrir de sa main un sacrifice selon la loi donnée sur le mont Sinaï. La prédiction et son accomplissement ne vous permettent pas non plus d'opposer à la sentence du Prophète cette réponse : Nous n'offrons fias de nos mains la chair des animaux, mais nous offrons, de coeur et de bouche, le tribut de nos louanges, selon cette parole du Psalmiste  : « Immolez à Dieu un sacrifice de louange (Ps. XLIX, 14) ». Ici encore, vous êtes démentis par Celui qui a dit : « Mon affection n'est pas en vous ».

 

Ensuite, de ce que vous n'offrez à Dieu aucun sacrifice, et de ce qu'il n'en reçoit pas de votre main, il ne suit nullement qu'on ne lui en offre aucun. Celui qui n'a besoin d'aucun de nos biens, n'a pas, à la vérité, plus besoin de nos offrandes; elles lui sont inutiles, mais elles nous procurent de grands avantages. Cependant, comme on lui fait de ces offrandes, le Seigneur ajoute ces paroles « Parce que, depuis le lever du soleil jusqu'à son couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations, et l'on me sacrifie en tous lieux, et l'on offre à mon nom une oblation toute pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant ». A cela que répondrez-vous? Ouvrez donc enfin les yeux et voyez : on offre le sacrifice des chrétiens partout, et non pas en un seul endroit, comme on vous l'avait commandé : on l'offre, non à un Dieu quelconque, mais à Celui quia fait cette prédiction, au Dieu d'Israël. C'est pourquoi il dit ailleurs, en parlant à son Eglise : « Celui qui vous a sauvée, c'est le Dieu d'Israël qui sera appelé le Dieu de toute la terre (Isa. LIV, 5) ». Vous lisez avec soin les Ecritures, parce que vous croyez y trouver la vie (Jean, V, 39). Vous l'y trouveriez, en effet, si vous compreniez qu'il est question du Christ, si elles servaient à vous le faire reconnaître. Mais lisez-les avec plus d'attention encore; elles rendent témoignage de ce sacrifice pur offert au Dieu d'Israël, non par votre seul peuple, des mains duquel il a prédit qu'il n'en accepterait point, mais par toutes les nations qui disent : « Venez, montons à la montagne du Seigneur (Isa. II, 3) » : non en un seul endroit, dans la Jérusalem terrestre, comme cela vous était prescrit, mais par toute la terre et jusque dans la Jérusalem véritable : non selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchisédech, car il a été dit au Christ, et, aussi longtemps d'avance, il a été prédit du Christ: «Le Seigneur a juré, et son serment demeurera immuable: Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech (Ps. CIX, 4.) ». Qu'est-ce à dire : « Le Seigneur a juré », sinon qu'il a affirmé sur son indéfectible vérité? « Et il ne se repentira pas », si ce n'est qu'il ne changera jamais, pour aucun motif, ce sacerdoce? Car Dieu ne se repent pas comme l'homme. On dit que Dieu se repent quand il change une chose établie par lui, et qui paraissait devoir durer. Aussi, lorsqu'il dit: «Il ne se repentira pas: Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech », il montre suffisamment qu'il s'est repenti, c'est-à-dire, qu'il a voulu changer le sacerdoce établi par lui selon l'ordre d'Aaron. Nous avons sous les yeux  l'accomplissement de la prophétie relative à ces deux sacerdoces : dans aucun temple, en effet, il n'y a plus trace du sacerdoce d'Aaron, et celui du Christ subsiste éternellement dans le ciel.

 

Le Prophète vous appelle donc à cette lumière du Seigneur lorsqu'il dit : « Et main« tenant, vous, maison de Jacob, venez, marchons dans la lumière du Seigneur : Vous, maison de Jacob », qu'il a appelée et choisie, non pas « vous », qu'il a rejetés. « Car il a rejeté son peuple, la maison d'Israël (Isa. II, 5,6) ». Tous ceux d'entre vous qui voudront venir de cette maison d'Israël , appartiendront à celle que le Seigneur a appelée : ils seront séparés de celle qu'il a rejetée. En effet, la lumière du Seigneur, dans laquelle marchent les nations, est celle dont le même Prophète a parlé en disant : « Voilà que je Vous ai établi pour être la lumière des nations, et le salut que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre (Id. XLIX, 6.) ». A qui ces paroles ont-elles été adressées, si ce n'est au Christ? En qui ont-elles reçu leur accomplissement, si ce n'est dans le Christ? Cette lumière ne se trouve point en vous, car il est encore écrit de vous « Dieu leur a donné, jusqu'à ce jour, un esprit d'assoupissement , des yeux qui ne voient point, et des oreilles qui n'entendent pas (Rom. XI, 8)». Non, dis-je, cette lumière n'est point en vous : aussi, par excès d'aveuglement, vous rejetez la pierre qui est devenue la tête de l'angle. «Approchez-vous donc de lui, afin que vous en soyez éclairés (Ps. XXXIII, 6) ». Qu'est-ce à dire : « Approchez-vous », sinon, croyez; car, pour vous approcher de lui, où irez-vous, puisqu'il est cette pierre dont parle le prophète Daniel, et qui, en grossissant est devenue une montagne si grande, qu'elle a rempli toute la terre (Daniel, II, 35)? De là vient que les nations mêmes qui disent : « Venez, montons à la montagne du Seigneur », ne font nulle part aucun effort pour marcher et parvenir au but : elles montent là où elles se trouvent, car en tout lieu on offre un sacrifice selon l'ordre de Melchisédech ; et, selon ce passage d'un autre prophète : « Dieu anéantit tous les dieux des nations, et il est adoré par tout homme en tout pays (Soph. II, 11) ». Lors donc qu'on vous dit «Approchez-vous de lui », on ne vous dit pas : préparez vos vaisseaux ou vos bêtes de somme, chargez-les de vos victimes, venez d'une contrée si lointaine, et arrivez à l'endroit où le Seigneur agréera les sacrifices offerts par votre piété. Mais on vous dit : Approchez-vous de Celui que vos oreilles entendent annoncer; approchez-vous de Celui dont la gloire éclate à vos yeux : vous ne vous fatiguerez point à marcher, car dès que vous croirez, vous serez près de lui.

 

 

AVEC QUELLE CHARITÉ IL FAUT ATTIRER LES JUIFS A LA FOI.

 

       Que les Juifs écoutent volontiers ces divers témoignages, ou qu'ils en ressentent de l'indignation, nous devons, très chers frères, quand nous le pouvons, les leur rappeler en leur montrant que nous les aimons. Ne nous élevons point avec orgueil contre les branches séparées du tronc; souvenons-nous plutôt de la racine sur laquelle nous avons été greffés rappelons-nous par la grâce dé qui, et avec quelle miséricordieuse bonté, et sur quelle racine nous avons été entés . ne nous élevons pas, mais tenons-nous dans l'humilité (Bède ou Florus , sur l'ép. aux Rom. XI). Ne les insultons pas présomptueusement , mais tressaillons d'une joie mêlée de crainte, et disons-leur : « Venez et marchons dans la lumière du Seigneur, parce que son nom est grand parmi les nations (Ps. II, 11) ». S'ils nous entendent et qu'ils nous écoutent, ils auront place parmi ceux à qui il a été dit : « Approchez-vous de lui, et il vous éclairera. Et vos visages ne rougiront point de honte (Rom. XI) ». Si, au contraire, ils nous entendent et ne nous écoutent pas, s'ils nous voient et nous portent envie, ils sont du nombre de ceux dont il a été dit : « Le pécheur verra et il en sera irrité; il grincera des dents et séchera de dépit (Ps. CXI, 10) ». « Pour moi », dit l'Eglise au Christ, «je serai dans la maison du Seigneur comme un olivier qui porte du fruit : j'ai mis mon espérance dans la miséricorde de Dieu pour l'éternité et pour les siècles des siècles (Ps. LI, 10) ».

 

 

Traduction de M. l'abbé AUBERT, in Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1869, Tome 14,p. 23-32.

 

15.01.2009

Réflexions sur le châtiment des Juifs

Réflexions sur le châtiment des Juifs,

et sur les prédictions de Jésus-Christ

 

Extrait du Discours sur l'histoire universelle à Monseigneur le Dauphin

pour expliquer la suite de la religion et les changements des empires (1681)

par Jacques Bénigne Bossuet

 

Rien n’est plus utile à la compréhension des situations actuelles du point de vue religieux et historique, que de se pencher sur les conditions qui les ont créées. A ce titre, il est extrêmement profitable de relire la IIe partie chapitre VIII du « Discours sur l’Histoire universelle » de Bossuet, qui nous présente un tableau très détaillé des châtiments qui s’abattirent sur le peuple élu après la crucifixion de Jésus-Christ. Comme le dit l’évêque de Meaux, après la mise à mort du Messie, « la justice que Dieu fit des Juifs par Nabuchodonosor n’était qu’une ombre de celle dont Tite fut le ministre ». En effet, rien d’extraordinaire dans cette désolation qui fit suite au terrible crime des Juifs.  Bossuet poursuit : «  Jésus-Christ leur avait prédit. Il avait prédit la ruine entière de Jérusalem et du temple. Il n’y restera pas, dit-il, pierre sur pierre. »  Et, effectivement, la destruction totale de Jérusalem par le feu et celle du second Temple réduit à l’état de ruine par Titus, constitua une épouvantable catastrophe pour le peuple Juif. Selon l'historien de l'époque, Flavius Josèphe, des centaines de milliers de juifs périrent durant le siège de Jérusalem, des milliers réduits en esclavage, et la nation entière fut dispersée et définitivement condamnée à  l’exil.

 

 

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La destruction du second Temple

Francesco Hayez (1867)

 

"Voilà l’histoire des Juifs. Ils ont persécuté leur Messie et en sa personne et en celle des siens :

ils ont remué tout l’univers contre ses disciples,

et ne l’ont laissé en repos dans aucune ville :

ils ont armé les Romains et les empereurs contre l’église naissante :

ils ont lapidé Saint Estienne, tué les deux Jacques que leur sainteté rendait vénérables même parmi eux,

immolé Saint Pierre et Saint Paul par le glaive et par les mains des gentils.

Il faut qu’ils périssent.

Tant de sang mêlé à celui des prophètes qu’ils ont massacrés, crie vengeance devant Dieu."

 

(Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle)

 

 

 

Je vous prie de considérer avec une attention plus particulière la chute des Juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage à l’évangile. Ces circonstances nous sont expliquées par des auteurs infidèles, par des Juifs, et par des païens, qui sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importants par lesquels il lui a plu de la déclarer.

Nous avons Josèphe auteur juif, historien très fidèle, et très instruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré les antiquités par un ouvrage admirable. Il a écrit la dernière guerre, où elle a péri, après avoir été présent à tout, et y avoir lui-même servi son pays avec un commandement considérable.

Les Juifs nous fournissent encore d’autres auteurs très anciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d’anciens commentaires sur les livres de l’écriture, et entre autres les paraphrases chaldaïques qu’ils impriment avec leurs bibles. Ils ont leur livre qu’ils nomment talmud, c’est à dire doctrine, qu’ils ne respectent pas moins que l’écriture elle-même. C’est un ramas des traités et des sentences de leurs anciens maîtres ; et encore que les parties dont ce grand ouvrage est composé ne soient pas toutes de la même antiquité, les derniers auteurs qui y sont cités ont vécu dans les premiers siècles de l’église. Là, parmi une infinité de fables impertinentes qu’on voit commencer pour la plupart après les temps de Notre Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions du peuple juif, et des preuves pour le convaincre.

 

Et d’abord il est certain de l’aveu des Juifs que la vengeance divine ne s’est jamais plus terriblement ni plus manifestement déclarée, qu’elle fit dans leur dernière désolation. C’est une tradition constante attestée dans leur talmud, et confirmée par tous leurs rabbins, que quarante ans avant la ruine de Jérusalem, ce qui revient à peu prés au temps de la mort de Jésus-Christ, on ne cessait de voir dans le temple des choses étranges. Tous les jours il y paraissait de nouveaux prodiges, de sorte qu’un fameux rabbin s’écria un jour : Ô temple, ô temple, qu’est-ce qui t’émeut, et pourquoi te fais-tu peur à toi-même ?

 

Qu’y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut ouï par les prêtres dans le sanctuaire le jour de la pentecôte, et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré, sortons d’ici, sortons d’ici. Les saints anges protecteurs du temple déclarèrent hautement qu’ils l’abandonnaient, parce que Dieu qui y avait établi sa demeure durant tant de siècles, l’avait réprouvé.

 

Josèphe et Tacite même ont raconté ce prodige. Il ne fut aperçu que des prêtres. Mais voici un autre prodige qui a éclaté aux yeux de tout le peuple ; et jamais aucun autre peuple n’avait rien vu de semblable. Quatre ans devant la guerre déclarée, un paysan, dit Josèphe, se mit à crier, une voix est sortie du côté de l’Orient, une voix est sortie du côté de l’Occident, une voix est sortie du côté des quatre vents : voix contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux mariés et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple. Depuis ce temps, ni jour ni nuit il ne cessa de crier, malheur, malheur à Jérusalem. Il redoublait ses cris les jours de fête. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignaient, ceux qui le maudissaient, ceux qui lui donnaient ses nécessités, n’entendirent jamais de lui que cette terrible parole, malheur à Jérusalem. Il fut pris, interrogé, et condamné au fouet par les magistrats : à chaque demande, et à chaque coup, il répondait, sans jamais se plaindre, malheur à Jérusalem. Renvoyé comme un insensé, il courait tout le pays, en répétant sans cesse sa triste prédiction. Il continua durant sept ans à crier de cette sorte, sans se relâcher, et sans que sa voix s’affaiblît. Au temps du dernier siège de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa force : malheur au temple, malheur à la ville, malheur à tout le peuple. A la fin il ajouta, malheur à moi-même ; et en même temps il fut emporté d’un coup de pierre lancé par une machine.

 

Ne dirait-on pas, monseigneur, que la vengeance divine s’était comme rendue visible en cet homme qui ne subsistait que pour prononcer ses arrêts ; qu’elle l’avait rempli de sa force, afin qu’il pût égaler les malheurs du peuple par ses cris ; et qu’enfin il devait périr par un effet de cette vengeance qu’il avait si longtemps annoncée, afin de la rendre plus sensible, et plus présente, quand il en serait non seulement le prophète et le témoin, mais encore la victime ?

 

Ce prophète des malheurs de Jérusalem s’appelait Jésus. Il semblait que le nom de Jésus, nom de salut et de paix, devait tourner aux Juifs qui le méprisaient en la personne de notre Sauveur, à un funeste présage ; et que ces ingrats ayant rejeté un Jésus qui leur annonçait la grâce, la miséricorde et la vie, Dieu leur envoyait un autre Jésus qui n’avait à leur annoncer que des maux irrémédiables, et l’inévitable décret de leur ruine prochaine.

 

 

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"C'était déjà environ la sixième heure quand, le soleil s'éclipsant,

 l'obscurité se fit sur la terre entière, jusqu'à la neuvième heure.

Le voile du Sanctuaire se déchira par le milieu…"

(Luc 23:4-45)

 

 

Pénétrons plus avant dans les jugements de Dieu sous la conduite de ses écritures. Jérusalem et son Temple ont été deux fois détruits ; l’une par Nabuchodonosor, l’autre par Tite. Mais en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s’est déclarée par les mêmes voies, quoique plus à découvert dans le dernier. Pour mieux entendre cet ordre des conseils de Dieu, posons avant toutes choses cette vérité si souvent établie dans les saintes lettres ; que l’un des plus terribles effets de la vengeance divine, est lors qu’en punition de nos péchés précédents, elle nous livre à notre sens réprouvé, en sorte que nous sommes sourds à tous les sages avertissements, aveugles aux voies de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd pourvu qu’il nous flatte, et hardis à tout entreprendre, sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis que nous irritons. Ainsi périrent la première fois sous la main de Nabuchodonosor roi de Babylone, Jérusalem et ses princes. Faibles et toujours battus par ce roi victorieux, ils avaient souvent éprouvé qu’ils ne faisaient contre lui que de vains efforts, et avaient été obligés à lui jurer fidélité. Le prophète Jérémie leur déclarait de la part de Dieu, que Dieu même les avait livrés à ce prince, et qu’il n’y avait de salut pour eux qu’à subir le joug. Il disait à Sédécias roi de Judée et à tout son peuple, etc. Ils ne crurent point à sa parole. Pendant que Nabuchodonosor les tenait étroitement enfermés par les prodigieux travaux dont il avait entouré leur ville, ils se laissaient enchanter par leurs faux prophètes qui leur remplissaient l’esprit de victoires imaginaires, et leur disaient au nom de Dieu, quoique Dieu ne les eût point envoyés, etc.

 

Le peuple séduit par ces promesses, souffrait la faim et la soif et les plus dures extrémités, et fit tant par son audace insensée, qu’il n’y eût plus pour lui de miséricorde. La ville fut renversée, le temple fut brûlé, tout fut perdu.

 

 

 

 

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Le Siège et la destruction de Jérusalem

David Roberts (1850)

 

 

À ces marques les Juifs connurent que la main de Dieu était sur eux. Mais afin que la vengeance divine leur fut aussi manifeste dans la dernière ruine de Jérusalem qu’elle l’avait été dans la première, on a vu dans l’une et dans l’autre la même séduction, la même témérité, et le même endurcissement.

Quoique leur rébellion eût attiré sur eux les armes romaines, et qu’ils secouassent témérairement un joug sous lequel tout l’univers avait ployé, Tite ne voulait pas les perdre : au contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non seulement au commencement de la guerre, mais encore lors qu’ils ne pouvaient plus échapper de ses mains. Il avait déjà élevé autour de Jérusalem une longue et vaste muraille munie de tours et de redoutes aussi fortes que la ville même, quand il leur envoya Josèphe leur concitoyen, un de leurs capitaines, un de leurs prêtres qui avait été pris dans cette guerre en défendant son pays. Que ne leur dit-il pas pour les émouvoir ? Par combien de fortes raisons les invita-t-il à rentrer dans l’obéissance ? Il leur fit voir le ciel et la terre conjurés contre eux, leur perte inévitable dans la résistance, et tout ensemble leur salut dans la clémence de Tite. Sauvez, leur disait-il, la cité sainte ; etc. mais le moyen de sauver des gens si obstinés à se perdre ? Séduits par leurs faux prophètes, ils n’écoutaient pas ces sages discours. Ils étaient réduits à l’extrémité : la faim en tuait plus que la guerre, et les mères mangeaient leurs enfants.

Tite touché de leurs maux prenait ses dieux à témoin, qu’il n’était pas cause de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoutaient foi aux fausses prédictions qui leur promettaient l’empire de l’univers. Bien plus, la ville était prise ; le feu y était déjà de tous côté : et ces insensés croyaient encore les faux prophètes qui les assuraient que le jour de salut était venu, afin qu’ils résistassent toujours, et qu’il n’y eût plus pour eux de miséricorde. En effet, tout fut massacré, la ville fut renversée de fonds en comble, et à la réserve de quelques restes de tours que Tite laissa pour servir de monument à la postérité, il n’y demeura pas pierre sur pierre. Vous voyez donc, monseigneur, éclater sur Jérusalem la même vengeance qui avait autrefois paru sous Sédécias. Tite n’est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor : les Juifs périssent de la même sorte. On voit dans Jérusalem la même rébellion, la même famine, les mêmes extrémités, les mêmes voies de salut ouvertes, la même séduction, le même endurcissement, la même chute ; et afin que tout soit semblable, le second temple est brûlé sous Tite le même mois et le même jour que l’avait été le premier sous Nabuchodonosor : il fallait que tout fut marqué, et que le peuple ne pût douter de la vengeance divine. Il y a pourtant entre ces deux chutes de Jérusalem et des Juifs de mémorables différences, mais qui toutes vont à faire voir dans la dernière une justice plus rigoureuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu dans le temple : Tite n’oublia rien pour le sauver, quoique ses conseillers lui représentassent que tant qu’il subsisterait, les Juifs qui y attachaient leur destinée, ne cesseraient jamais d’être rebelles. Mais le jour fatal était venu : c’était le dixième d’août qui avait déjà vu brûler le temple de Salomon. Malgré les défenses de Tite prononcées devant les Romains et devant les Juifs, et malgré l’inclination naturelle des soldats qui devait les porter plutôt à piller qu’à consumer tant de richesses, un soldat, poussé, dit Josèphe, par une inspiration divine, se fait lever par ses compagnons à une fenêtre, et met le feu dans ce temple auguste. Tite accourt, Tite commande qu’on se haste d’éteindre la flamme naissante. Elle prend par tout en un instant, et cet admirable édifice est réduit en cendres.

 

Que si l’endurcissement des Juifs sous Sédécias était l’effet le plus terrible et la marque la plus assurée de la vengeance divine, que dirons-nous de l’aveuglement qui a paru du temps de Tite ?

 

Dans la première ruine de Jérusalem les Juifs s’entendaient du moins entre eux : dans la dernière, Jérusalem assiégée par les Romains était déchirée par trois factions ennemies. Si la haine qu’elles avaient toutes pour les Romains allait jusqu’à la fureur ; elles n’étaient pas moins acharnées les unes contre les autres : les combats du dehors coûtaient moins de sang aux Juifs que ceux du dedans. Un moment après les assauts soutenus contre l’étranger, les citoyens recommençaient leur guerre intestine ; la violence et le brigandage régnait par tout dans la ville. Elle périssait, elle n’était plus qu’un grand champ couvert de corps morts, et les chefs des factions y combattaient pour l’empire. N’était-ce pas une image de l’enfer où les damnés ne se haïssent pas moins les uns les autres qu’ils haïssent les démons qui sont leurs ennemis communs, et où tout est plein d’orgueil, de confusion et de rage ?

 

Confessons donc, monseigneur, que la justice que Dieu fit des Juifs par Nabuchodonosor n’était qu’une ombre de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais vu périr onze cent mille hommes en sept mois de temps et dans un seul siège ? C’est ce que virent les Juifs au dernier siège de Jérusalem. Les chaldéens ne leur avaient rien fait souffrir de semblable. Sous les chaldéens leur captivité ne dura que soixante et dix ans : il y a seize cent ans qu’ils sont esclaves par tout l’univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage. Il ne faut plus s’étonner si Tite victorieux, après la prise de Jérusalem, ne voulait pas recevoir les congratulations des peuples voisins, ni les couronnes qu’ils lui envoyaient pour honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la colère de Dieu si marquée, et sa main qu’il voyait encore si présente, le tenaient dans un profond étonnement ; et c’est ce qui lui fit dire ce que vous avez ouï, qu’il n’était pas le vainqueur, qu’il n’était qu’un faible instrument de la vengeance divine.

 

Il n’en savait pas tout le secret : l’heure n’était pas encore venue où les empereurs devaient reconnaître Jésus-Christ. C’était le temps des humiliations et des persécutions de l’église. C’est pourquoi Tite assez éclairé pour connaître que la Judée périssait par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne connut pas quel crime Dieu avait voulu punir si terriblement. C’était le plus grand de tous les crimes ; crime jusque alors inouï, c’est à dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avait vu encore aucun exemple.

 

Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considérons la suite des choses, ni ce crime des Juifs, ni son châtiment ne pourront nous être cachés.

 

Souvenons-nous seulement de ce que Jésus-Christ leur avait prédit. Il avait prédit la ruine entière de Jérusalem et du temple. Il n’y restera pas, dit-il, pierre sur pierre. Il avait prédit la manière dont cette ville ingrate serait assiégée, et cette effroyable circonvallation qui la devait environner : il avait prédit cette faim horrible qui devait tourmenter ses citoyens, et n’avait pas oublié les faux prophètes, par lesquels ils devaient être séduits. Il avait averti les Juifs que le temps de leur malheur était proche : il avait donné les signes certains qui devaient en marquer l’heure précise : il leur avait expliqué la longue suite des crimes qui devait leur attirer un tel châtiment : en un mot, il avait fait toute l’histoire du siège et de la désolation de Jérusalem.

Et remarquez, monseigneur, qu’il leur fit ces prédictions vers le temps de sa passion, afin qu’ils connussent mieux la cause de tous leurs maux. Sa passion approchait quand il leur dit : la sagesse divine vous a envoyé des prophètes, etc.

 

Voilà l’histoire des Juifs. Ils ont persécuté leur Messie et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l’univers contre ses disciples, et ne l’ont laissé en repos dans aucune ville : ils ont armé les Romains et les empereurs contre l’église naissante : ils ont lapidé Saint Estienne, tué les deux Jacques que leur sainteté rendait vénérables même parmi eux, immolé Saint Pierre et Saint Paul par le glaive et par les mains des gentils. Il faut qu’ils périssent. Tant de sang mêlé à celui des prophètes qu’ils ont massacrés, crie vengeance devant Dieu : leurs maisons, et leur ville va être déserte : leur désolation ne sera pas moindre que leur crime : Jésus-Christ les en avertit : le temps est proche : etc., c’est à dire que les hommes qui vivaient alors en devaient être les témoins. Mais écoutons la suite des prédictions de notre Sauveur. Comme il faisait son entrée dans Jérusalem quelques jours avant sa mort, touché des maux que cette mort devait attirer à cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : ha, dit-il, ville infortunée, etc.

 

C’était marquer assez clairement et la manière du siège et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne fallait pas que Jésus allât au supplice sans dénoncer à Jérusalem combien elle serait un jour punie de l’indigne traitement qu’elle lui faisait. Comme il allait au calvaire portant sa croix sur ses épaules, il était suivi d’une grande multitude de peuple etc. Si l’innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que doivent attendre les coupables ?

 

Jérémie a-t-il jamais plus amèrement déploré la perte des Juifs ? Quelles paroles plus fortes pouvait employer le Sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et leur désespoir, et cette horrible famine funeste aux enfants, funeste aux mères qui voyaient sécher leurs mamelles, qui n’avaient plus que des larmes à donner à leurs enfants, et qui mangèrent le fruit de leurs entrailles ?

 

 

[ Bossuet, Extrait du Discours sur l'histoire universelle à Monseigneur le Dauphin (1681), IIe partie, ch. VIII.]

24.12.2008

ZACHARIAS : Le Mystère de l’Enfance de Jésus de Bérulle

Pierre de Bérulle et le Mystère de l’Enfance de Jésus

 

 par Zacharias

 

 

 

 

 

 

 

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 Pierre de Bérulle  (1575-1629)

 

 

 

Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l'Oratoire en 1611,  est l’une des plus grandes figures de la spiritualité française du XVIIe siècle. Il établira, par exemple, en France l'ordre des Carmélites en 1604, dont on sait, évidemment, le rayonnement prodigieux. Cependant l'Oratoire a de son côté profondément marqué plusieurs personnalités importantes, en premier lieu Saint-Cyran (1581-1643) dont on ignore souvent que les idées sur le Salut sont quasi identiques à celle de Bérulle et qui assura, non officiellement, sa succession à l'Oratoire, mais aussi Condren (1588-1641), saint Vincent de Paul (1581-1660), Jean-Jacques Olier (1608-1657) ou encore saint Jean Eudes (1601-1681). Toutefois, il faut surtout noter l’intense dévotion de Bérulle pour la Sainte Enfance de Jésus qui deviendra l’un des thèmes principaux de sa pensée théologique : « Bérulle constate que  l'état d'enfance est l'état le plus vil et le plus abject de la nature humaine après celui de la mort » (In. Bérulle, Oeuvres complètes, Paris, Éd. Migne, 1856). Pour Bérulle, le Christ n'a pas échappé à cette condition d’enfance : « la vie de gloire se cache et s'abaisse dans l'enfance, dans l'impuissance, dans la souffrance [...] et enfin dans l'opprobre de la Croix où il est destiné » (P. Cochois, Bérule et l'École française, Paris, Seuil, 1960, p. 17).

  

 

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Oblation au Sainct enfant Jesus, par Monseig. le Cardin. de Berulle, gravure, 1671.
Texte :

Oblation au Saint Enfant Jésus
par Monseigneur le Cardinal de Bérulle.

« Je vous Regarde, Je vous révère, Je vous adore En votre Sainte Enfance, O Jésus, mon Sauveur ; Je m'applique a vous en cet Etat, comme en un état auquel Je m'offre, Je me voue, Je me dédie, pour vous rendre un hommage particulier, pour en tirer grâce, direction, protection, Influence, et opération Singulière ; et m'être comme un Etat fondamental a l'Etat de mon Âme ; tirant vie, dépendance, Subsistance et fonction de la conduite de cette Enfance divine, comme de l'Etat de mon Etat, et vie de ma vie. »

 

 

L’homme est composé de pièces toutes différentes. Il est miracle d’une part, et de l’autre un néant. Il est céleste d’une part et terrestre de l’autre. Il est spirituel d’une part et corporel de l’autre. C’est un ange, c’est un animal, c’est un centre, c’est un monde, c’est un Dieu, c’est un néant environné de Dieu, indigent de Dieu, capable de Dieu et rempli de Dieu s’il veut. L’être, le péché et la grâce, c’est-à-dire tout ce qui est en nous (car tout le reste n’est rien, quoique nous le considérions pour un temps), concourent à nous réduire en état de servitude, même au regard de Dieu, l’être nous rendant dépendant de sa puissance, le péché de sa justice, et la grâce de sa miséricorde. Comme l’âme en la terre et en ce corps ne se sent pas elle-même, elle ne sent pas le mouvement qui est en sa propre essence, elle est ensevelie dans le corps et dans les sens, elle n’aperçoit que le mouvement des sens vers les choses corporelles qui devraient servir à nous faire connaître quel serait le mouvement de l’esprit vers les choses spirituelles, s’il était dégagé des sens, et quel serait le mouvement de l’esprit vers l’esprit des esprits qui est Dieu, si la terre n’empêchait cette source d’eau vive. Et le combat qui sera dans l’enfer entre le mouvement imprimé naturellement par le Créateur dans la créature, et le mouvement volontaire de la créature s’éloignant du Créateur, sera un des tourments principaux et perpétuels des damnés.

Bérulle introduit un christocentrisme qu’on peut dire mystique; passif même, à condition de ne pas l’imaginer inerte. D’après cette doctrine, pour arriver à la perfection, il faut adhérer aux états du Verbe incarné. Les mystères du Christ s’imprimeront d’eux-mêmes en notre âme, car le Christ n’est pas seulement un modèle, il façonne lui-même en nous son image. Nous devenons pour lui une humanité de surcroît où sa vie s’épanche à nouveau. Comme Dieu a voulu employer sa puissance à tirer l’âme du néant par création, il veut aussi employer sa puissance suprême à la réduire à un autre néant, afin qu’elle ne soit plus qu’une capacité de Dieu qui veut être désormais tout en elle par grâce, en quelque manière approchante de celle par laquelle il sera tout à tous en sa gloire. La pauvreté intérieure est à l’âme un autre bien qui lui est fort difficile à recevoir. C’est que la créature a une imperfection quais comme essentielle, en qualité de chose créée, se joignant et attachant facilement à ce qui est créé, comme étant une chose de même nature et extraction (car tout ce qui est créé a quelque ressemblance en tant qu’il est créé et qu’il est tiré du même néant), et par cette inclination, comme essentielle, l’âme s’attache défectueusement, même aux grâces de Dieu, et prend un moyen de désunion ou de moindre union avec Dieu, par les grâces et dons de Dieu même. Et Dieu, par cette voie inconnue et par cette pauvreté inconnue, guérit l’âme de cette imperfection qui lui est comme essentielle, et lui ôte cet attachement, ne lui laissant rien à quoi elle se puisse attacher, et la dispose à être unie à Dieu même plus intimement et parfaitement.

 

 « Notre premier pas à la vie est le premier pas à la mort (…) Cela est dû à la misère et condition de cette vie, qui prend son origine dans le péché; car nous naissons en péché et nous sommes conçus en péché; nous sommes enfants d’ire avant qu’on nous puisse nommer enfants de l’homme; nous portons les ténèbres du péché avant que de voir la lumière de la vie; nous sommes engagés par le titre de notre naissance à une double mort, à cette mort présente et à une mort éternelle. »

 

 

Le Verbe Incarné, comme les prophètes de la Loi ancienne, vient nous communiquer les secrets divins. Il le fait dans ses discours. Mais à vrai dire, il est lui-même parole du Père, Dieu vivant parmi les hommes, accessible aux regards et aux curiosités de l’homme, il traduit en mots et en gestes humains ce que Dieu conçoit d’une manière qui, en elle-même, nous échappe. Quand Jésus marche, quand Jésus parle, c’est Dieu qui parle et qui marche. Et ainsi « Dieu incompréhensible se fait comprendre en cette humanité; Dieu ineffable se fait ouïr en la voix de son Verbe Incarné; et Dieu invisible se fait voir en la chair qu’il a unie avec la nature de l’éternité; et Dieu épouvantable en l’éclat de sa grandeur se fait sentir en sa douceur, en sa bénignité et en son humanité. » On pense au mot de Jésus : « Philippe, qui me voit voit aussi le Père. »

 

En Jésus se manifeste « la puissance vraie et sainte d’un amour ineffable et incompréhensible, qui enchaîne Dieu et les hommes, qui fait un réel et véritable abaissement du Fils de Dieu, lequel est Dieu lui-même, et le fait homme pour nous faire dieux, et par lui comme par une chaîne forte et puissante, le Père éternel nous enlève et attire jusqu’au ciel, et jusqu’au ciel de sa divinité; chaîne d’amour, car il en parle ainsi lui-même; chaîne qui nous attire et nous tient unis au Père par le Fils, et au Fils par soi-même et par ses sacrés mystères; chaîne précieuse, excédant toute estime et valeur; chaîne sacrée, saintement et religieusement constituée des principaux mystères de la religion chrétienne; chaîne divine et inviolable d’unité et de charité; de charité du Père et du Fils envers les hommes, et de l’unité du Fils avec la nature humaine ne l’Incarnation, et de l’unité du corps de Jésus-Christ avec nous en l’Eucharistie. » (Grandeurs 248)

 

Comme le Fils éternel de Dieu en sa nature humaine n’a point de personne humaine, c’est-à-dire n’a point de moi humain, substantiellement et personnellement, aussi le fils adoptif de Dieu, conduit par sa grâce, n’en doit point avoir moralement et spirituellement. J’honore donc ce dénuement que l’humanité de Jésus a de sa propre subsistance… Je renonce à toute la puissance, autorité et liberté que j’ai de disposer de moi… je m’en démets entièrement entre les mains de Jésus… pour l’accomplissement de tous ses vouloirs et de tous ses pouvoirs sur moi. Je passe outre, et je veux qu’il n’y ait plus de moi en moi; et je veux pouvoir dire, selon saint Paul : « …je vis moi et non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi » (Galates II, 20)

 

[Cf.  Cardinal de Bérulle, Opuscules de Piété, Introduction de G. Rotureau, prêtre de l’Oratoire,  Aubier, 1944).

 

 

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Philippe de Champaigne, la Nativité. 

 

 

 

- LXVII. –

 

Combat admirable en Jésus-Christ,

entre sa naissance éternelle et sa mission temporelle.

 

 

 

La vie de l’homme est un combat continuel, et cela se retrouve en Jésus-Christ, mais divinement. Il y a deux appétits en l’humanité de Jésus, l’un procédant de l’humanité même, et l’autre de la divinité : l’un qui le porte à nous, l’autre qui le retire en son Père. Et cela est fondé sur la différence de sa naissance et de sa mission, de laquelle ayant accompli les devoirs, il s’en retournera à son Père et sera traité comme son Fils.

 

Comme le propre de la vie est d’être en mouvement, et mouvement par un principe interne, moveri a se ipso; le propre de la vie de l’homme est d’être en mouvements et exercices contraires; car il a en son être des principes contraires, qui lui donnent ses mouvements différents, tellement que, comme son être et sa nature est composé de principes contraires, aussi sa vie est composée de mouvements différents et d’exercices contraires; ce qui a fait dire à Job : Militia est vita hominis super terram. (Job VII, 1). Et quand l’Écriture ne nous le dirait pas, l’expérience nous le fait assez connaître, et ne nous permet pas, ni d’en douter, ni de l’ignorer : et ce point n’a besoin d’aucune sorte de preuve, ni d’étendue de paroles pour être déclaré. Serait-il bien possible que le nouvel homme fût sujet à cet exercice, et eût divers mouvements en son état, et que nous puissions dire de sa vie comme de la nôtre : Militai est vita ejus super terram? Vu principalement que Dieu avait remédié à ce combat dans le paradis terrestre, mettant la paix et le repos en Adam par le moyen de la justice originelle; et le second Adam mérite bien plus de privilèges que le premier, et a une grâce bien plus haute et plus relevée que la sienne. Et toutefois il est vrai et très vrai de dire que sa vie est un combat et exercice continuel sur la terre : mais ce combat est tout saint et tout divin, et est fondé en sa divinité même, et est d’autant plus grand qu’il est puissant et divin de toutes parts. Et nous qui sommes misérables et pervers, nous sommes la cause de ces combats; et comme nous faisons partie de ses victoires, nous faisons aussi partie de ses combats.

 

Comme Jésus-Christ Notre-Seigneur est composé de l’Être divin et de la nature humaine, il a aussi deux inclinations et appétits différents, et tous deux imprimés dans la nature humaine. L’un imprimé par la divinité, qui donne être, vie, forme et état à cette nature, qui ressent sa grandeur et sa dignité par son origine céleste, et par sa constitution divine, et par sa subsistance incréée; l’autre imprimé et exprimé par la condition créée, terrestre et humaine de sa nature nouvelle; tout ainsi que l’homme étant composé de deux substances diverses, l’une spirituelle et l’autre corporelle, a deux sentiments différents, l’un provenant de l’esprit, et l’autre provenant du corps.

 

Au Fils de Dieu il y a sa naissance de son Père, et sa mission de son Père; sa naissance le tire et le tient dans son Père, car il est né de lui en lui, et sa mission le pousse dehors, et lui fait prendre naissance et vie hors de son Père, en la Vierge et au monde. Et toutefois sa mission est dérivée de sa naissance, et sa mission est purement divine, comme sa naissance est purement divine; et sa mission est de son Père seul, comme sa naissance est de son Père seul. Et ce combat sera entre sa naissance et sa mission pendant toute sa vie voyagèrent en la terre, et jusqu’au temps heureux et glorieux auquel il tirera son humanité dans sa gloire et dans le sein de son Père.

 

 

 

 

Cardinal de Bérulle, Opuscules de Piété

21.11.2008

DE LA NATURE ET DE LA GRÂCE

RÉFUTATION DE PÉLAGE.

 

In Oeuvres complètes de Saint Augustin, sous la direction de M. Raulx, tome XVIIème,

p. 185 à 221, Bar-le-Duc 1871

 

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Le meutre d'Abel (Genèse 4, 8-16)

Illustration de Gustave Doré

 

 

S'appuyant sur les écrits de saint Augustin, Jansénius (1585-1638) crut nécessaire, à une période où une dérive significative menaçait la doctrine chrétienne sous la forme du contestable courant moliniste diffusant une théologie laxiste et permissive, de réaffirmer que la grâce divine est un dont absolument gratuit, donné par Dieu, et qu’elle seule peut suppléer à la nature abîmée par le péché de la créature. Cette position, parfaitement conforme à l’enseignement de l’Ecriture, engendra pourtant de vifs débats à l'intérieur de l'Eglise, que le pouvoir politique trancha de façon inqualifiable en usant d'une contrainte injuste et scandaleuse à l'égard de Rome [1].

 

Or, la doctrine de la grâce, si incomprise, qui fut cependant relayée au XVIIe siècle par les oratoriens, exige que l’on se penche tout d’abord sur ce que l’évêque d’Hippone exposa dans ses écrits, d’où la nécessité de se reporter à l’un de ses textes les plus importants, soit le célèbre « De natura et Gracia », qui fut écrit contre les positions soutenues par l’hérétique moine irlandais Pélage (v. 350 - v. 420). On sera attentif dans ces lignes doctes et emplies d’une science éclairée, au passage portant sur la situation des enfants morts sans baptême, qui reste un élément fondamental du dogme catholique traditionnel [2].

 

 

Notes

 

 

 

[1] C’est un Louis XIV vieillissant, à l’orgueil blessé, manifestant un aveugle entêtement et dont la responsabilité est immense dans cette triste affaire, qui demanda au pape Clément XI (1649-1721) à partir de 1701, alors qu’un climat plus serein, connut sous le nom de « paix clémentine » - consécutive à l’accord qui avait été réalisé en 1669 entre le Saint Siège en la personne de Clément IX (1600-1669) et les partisans de Jansénius permettant à l’abbaye de Port-Royal-des-Champs de rouvrir ses portes et d’y accueillir de nouveau des âmes avides de Dieu - perdurait depuis plusieurs années, une nouvelle condamnation, origine de la bulle « Vineam Domini » (1705), qui va révolter de nombreux théologiens de la Sorbonne et provoquer une crise inutile. Toutefois le roi, non complètement satisfait, décida de plus encore réprimer les pieux dévots de saint Augustin. En effet, en octobre 1709, les religieuses de Port-Royal qui avaient refusé de signer la bulle seront dispersées, deux ans plus tard le monastère fondé et édifié au XIIIe siècle, sera même rasé à la poudre à canon, les cadavres des religieuses exhumés et indignement jetés à la fosse commune. Non content de cet acte ignoble et impie, Louis XIV, ira plus loin encore, il exigea une nouvelle bulle de condamnation à l’égard des partisans de Jansénius, insistant de telle façon que Clément XI promulguera la célèbre bulle « Unigenitus » le 8 septembre 1713. Cette dernière condamne, de façon plus que curieuse sur le plan théologique,  les thèses augustiniennes sur la grâce, ce qui fit que plusieurs évêques en France, et des centaines de religieux ne la signeront jamais. On pourra d’ailleurs trouver bien étrange que certains s’appuient encore sur les décisions papales obtenues sous la contrainte pour ternir la pensée augustinienne, alors même qu’en octobre 1999, sous l’impulsion de Jean-Paul II, l’Eglise Catholique romaine et la Fédération Luthérienne Mondiale des Eglises ont signé une “Déclaration commune” portant sur la question théologique de la justification, déclaration qui, finalement, avalise en partie ce que disait Jansénius dans l’Augustinus au sujet du don gratuit de la grâce.

 

[2] Saint Augustin affirme que les âmes des enfants non baptisés, dont « toute douleur est exclue de leur peine », ne souffrent en enfer que de la « peine la plus douce » (Enchiridion, 103), c’est-à-dire que ces âmes se trouvent dans un état intermédiaire n’encourant pas véritablement les souffrances de l’enfer mais sont seulement privées de la béatitude du paradis à cause du péché originel qui infecta Adam et toute sa descendance charnelle. C’est de cette difficulté que surgira, au XIIIe siècle, l’idée consolante des limbes (‘‘limbus puerorum’’ ou limbes des enfants), lieu intermédiaire dans lequel les âmes des nouveaux-nés non baptisés se trouvent placées, état d’attente non douloureuse, et encore pour un temps, soit jusqu’à l’heure du jugement dernier ou les mystères infinis de la miséricorde divine pourront s’exercer selon des vues et une volonté qu’il ne nous appartient ni de connaître, ni d’interpréter.

 

 

 

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Saint Augustin évêque d'Hippone (354-430)

 

 

 

 

LA NATURE, CRÉÉE DANS L'INNOCENCE, A ÉTÉ DEPUIS SOUILLÉE PAR LE PÉCHÉ.

 

3. L'homme fut créé sans tache et sans souillure ; mais Adam se rendit coupable, et toute sa postérité a besoin d'être guérie, parce qu'elle n'est plus saine. Malgré sa chute, il lui reste des biens qui font partie de sa constitution, de sa vie, de ses sens, de son intelligence, et ces biens, il les a reçus de la main de son Créateur. Le vice est survenu, plongeant dans les ténèbres et affaiblissant ces biens naturels et rendant nécessaires la diffusion de la lumière et l'application du remède ; mais ce vice n'est point l'oeuvre de Dieu; car ce vice de la part d'Adam, fut le résultat du dérèglement de son libre arbitre, et, de la part de hommes, il est la conséquence du péché originel. Par conséquent notre nature viciée n'a plus droit qu'à un châtiment légitime. Sans doute, nous sommes devenus une nouvelle créature en Jésus-Christ, mais. « nous étions par la corruption de notre nature, enfant de colère aussi bien que les autres hommes. Dieu, qui est riche en miséricorde, poussé par l'amour extrême dont il nous a aimés lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ, par la grâce duquel nous sommes sauvés (1) ».

 

1. Ephés. II, 3-5.

 

 

 

LA GRÂCE GRATUITE.

 

4. Or, cette grâce de Jésus-Christ, sans laquelle ni les enfants ni les adultes ne peuvent être sauvés, ne nous est point donnée à raison de nos mérites, mais d'une manière absolument gratuite ; de là son nom de grâce. « Nous avons été justifiés gratuitement par son sang », dit l'Apôtre. D'où il suit que ceux qui n'ont pas été délivrés par cette grâce, soit parce qu'ils n'ont pas pu en entendre parler, soit parce qu'ils n'ont pas voulu obéir, soit que leur âge ne leur permette pas de comprendre, soit enfin parce qu'ils n'ont pas reçu le sacrement de la régénération, qu'ils auraient pu recevoir ci qui les aurait sauvés, tous ceux-là, dis-je, sont privés du bonheur du ciel, et cette condamnation n'est que justice ; car ils ne sont pas sans péché, soit qu'il s'agisse du péché originel, soit qu'il s'agisse des péchés actuels. « Car tous ont péché », soit en Adam, soit en eux-mêmes, et « tous ont besoin de la gloire de Dieu ».

 

 

 

LA JUSTICE EXIGEAIT LA CONDAMNATION DE TOUS LES HOMMES.

 

5. Ainsi donc, par le fait de leur origine, tous les hommes sont soumis au châtiment, et lors même que tous subiraient en réalité le supplice de la damnation, ce ne serait que rigoureuse justice. Voilà pourquoi ceux qui sont délivrés par la grâce ne sont pas appelés des vases de leurs propres mérites, mais des vases de miséricorde (1). Et de qui cette miséricorde, si ce n'est de celui qui a envoyé Jésus-Christ en ce monde pour sauver les pécheurs (2), c'est-à-dire ceux qu'il a connus par sa prescience, qu'il a prédestinés, qu'il a appelés, qu'il a justifiés et qu'il a glorifiés (3) ? N'est-ce donc pas le comble de la folie que de ne point rendre d'ineffables actions de grâce à la miséricorde de celui qui délivre ceux qu'il a voulu, quand on sait que la justice autorisait parfaitement le Seigneur à réprouver tous les hommes sans aucune distinction ?

 

1. Rom. IX, 23.— 2. I Tim. I, 15.— 3. Rom. VIII, 29, 30.

 

 

LES HARDIESSES DES PÉLAGIENS.

 

6. Si nous saisissons le sens de ces passages de l'Ecriture, nous ne verrons aucune nécessité de disputer contre la grâce chrétienne et de recourir à toute sorte d'arguments pour montrer que la nature humaine, dans les enfants, n'a pas besoin d'être guérie, parce qu'elle est saine, et que cette même nature, dans les adultes, peut se suffire à elle-même si elle veut, pour arriver à la justice. Pour établir des démonstrations de ce genre, les Pélagiens se mettent en frais d'esprit et de finesse ; mais toute leur sagesse n'est qu'une sagesse de paroles pour détruire la croix de Jésus-Christ (4). « Cette sagesse n'est pas la sagesse qui descend du ciel (5) ».  Je ne veux pas les suivre dans la hardiesse de leurs inventions, car je craindrais de paraître faire injure à nos amis pour lesquels je n'ai qu'un seul désir, celui de voir leur intelligence aussi prompte que perspicace suivre toujours la voie droite qui conduit à la vérité.

 

 

4. I Cor. I, 17. — 5. Jacq. III, 15

 

 

CEUX QUI N'ONT PU ÊTRE JUSTIFIÉS SONT ÉGALEMENT CONDAMNÉS.

 

9. Pesez bien ses paroles. Je suppose un enfant ayant pris naissance dans un lieu où il n'a pu recevoir le baptême de Jésus-Christ; il meurt dans cet état, c'est-à-dire privé du sacrement de la régénération, parce qu'il n'a pu le recevoir. Notre auteur l'absolvera-t-il et lui ouvrira-t-il le royaume des cieux contre la sentence manifeste du Sauveur (5) ? Du moins, il est évident que l'Apôtre ne l'absout pas, quand il s'écrie : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et c'est ainsi que la mort est passée dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (6) » . Ainsi donc, en vertu de cette condamnation qui court à travers toute la masse, cet enfant ne saurait être admis dans le royaume des cieux, quoiqu'il y ait eu pour lui une véritable impossibilité de devenir chrétien.

 

 

5. Jean, III, 5. — 6. Rom. V,12.

 

 

 

QUICONQUE N'A PAS ENTENDU LE NOM DE JÉSUS-CHRIST NE SAURAIT ÊTRE JUSTIFIÉ.

 

10. « Mais », répondent les Pélagiens, « cet homme n'est point condamné; car s'il est dit que tous ont péché en Adam, il ne s'agit que d'une simple imitation et non pas d'une

souillure réelle contractée par le péché originel ». Si donc on soutient qu'Adam est l'auteur des péchés commis par sa postérité, parce qu'il a été de tous les hommes le premier pécheur, pourquoi ne pas dire d'Abel, plutôt que du Christ, qu'il est le chef de tous les justes, puisqu'il a été de tous les hommes le premier juste? Remarquez que ce n'est plus d'un enfant que je parle; je suppose qu'un jeune homme ou un vieillard meurt dans une contrée où il n'a pu entendre parler de Jésus-Christ, et je demande si, oui ou non, il a pu être justifié par la nature ou par son libre arbitre. S'ils disent qu'il a pu être justifié, je demande si l'on peut, sans anéantir la croix de Jésus-Christ, soutenir que tel homme a pu être justifié par la lai naturelle et par son libre arbitre. S'il en est ainsi, il ne nous reste qu'à dire : « C'est inutilement que Jésus-Christ est mort », car la justification possible à un homme l'était également pour tous, lors même que Jésus-Christ ne serait pas mort; et si c'est uniquement parce qu'ils l'ont voulu que les hommes sont coupables, ce n'est donc plus parce qu'ils ne pouvaient être justes par eux-mêmes. Or, il est certain que personne ne peut être justifié sans la grâce de Jésus-Christ; vienne maintenant le Pélagien poussant l'audace jusqu'à absoudre tel ou tel pécheur en nous disant: « Puisqu'il n'est ce qu'il est, que parce qu'il n'a pu être autrement, il est par là même exempt de toute faute ».

 

 

NOTRE CORPS EST DIT UN CORPS DE MORT A CAUSE DU VICE DONT IL EST ATTEINT ET NON A CAUSE DE SA SUBSTANCE MÊME.

 

65. Je demande donc où la nature humaine a perdu cette liberté qu'elle redemande avec anxiété quand elle s'écrie : « Qui me délivrera ? » Ce n'est certes pas la substance même de la chair que l'Apôtre accuse lorsqu'il demande à être délivré de ce corps de mort, car la substance du corps comme celle de l'âme est l'oeuvre d'un Dieu bon. Quand donc il gémit, ce ne peut être que des vices du corps. Quant au corps lui-même, la mort nous en sépare; quant aux vices qu'il a contractés, ils adhèrent à notre personnalité et méritent ces châtiments que le mauvais riche a trouvés dans l'enfer (1). Voilà ce dont ne pouvait se séparer celui qui s'écriait « Qui me délivrera de ce corps de mort? »

Cependant, quoique l'homme ait perdu cette liberté, il lui reste cette possibilité inséparable de la nature, dont nous parle l'auteur ; il a le pouvoir d'agir par sa force naturelle, il a la puissance de vouloir par son libre arbitre; pourquoi donc demande-t-il le sacrement de Baptême? Est-ce à cause des péchés commis, de manière à en obtenir le pardon, quoiqu'ils ne puissent produire aucune solidarité? Laissez l'homme demander ce qu'il demandait. Ce qu'il désire, ce n'est pas seulement de ne point être puni pour ses péchés passés, mais aussi de ne plus se sentir si violemment entraîné vers le mal. En effet, il se réjouit dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur, mais il voit dans ses membres une autre loi qui combat la loi de son esprit; cette loi n'est pas pour lui un souvenir du passé, mais une chose actuelle et immédiate; c'est le présent qui l'accable, et non pas seulement le passé qui l'affecte.

Non-seulement il sent en lui-même ce com. bat, mais il se voit captif sous la loi du péché, et cette loi n'est pas un souvenir ; car elle a toute la force de la réalité. De là ce cri: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » Laissez-le prier, laissez-le invoquer le secours de son médecin tout-puissant. D'où lui vient la contradiction? D'où lui vient le reproche? Est-il possible que ce soient des chrétiens qui l'empêchent dans sa misère d'implorer la miséricorde de Jésus-Christ? Ne marchaient-ils pas avec le Sauveur ceux qui empêchaient l'aveugle de demander par ses cris la lumière? Mais malgré le tumulte et l'opposition, Jésus-Christ a entendu sa prière (1). De là cette réponse : « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ».

66. Or si nos adversaires nous concèdent, pour ceux qui ne sont pas encore baptisés, le droit d'implorer le secours de la grâce du Sauveur, n'est-ce point de leur part une contradiction flagrante avec cette doctrine tant de fois professée par eux de la suffisance de la nature et de la puissance du libre arbitre? Comment, en effet, peut-il se suffire à lui-même celui qui ne cesse de crier : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera? » Quand on demande à être délivré, peut-on s'entendre dire qu'on jouit d'une liberté parfaite?

 

1. Luc, XVI, 22-26.

 

 

 

MÊME SUJET.

 

Voyons ensuite si ceux-là mêmes qui sont baptisés font le bien qu'ils veulent sans aucune répulsion de la concupiscence de la chair. Mais ce que nous pourrions dire se trouve résumé par notre auteur dans la conclusion même du passage que nous étudions. « Comme nous l'avons dit, conclut-il, ces paroles : La chair convoite contre l'esprit, doivent s'entendre non pas de la substance de la chair, mais des vices ou des oeuvres de la chair ». Nous aussi nous parlons, non pas de la substance de la chair, mais des oeuvres qui viennent de la concupiscence charnelle, c'est-à-dire du péché contre lequel l'Apôtre nous adresse cette défense : « Que le péché ne règne point dans notre corps mortel, de telle sorte que nous obéissions à ses désirs (1) ».

 

1. Marc, X, 46, 52.

 

17.10.2008

"PORT-ROYAL ET LA TRADITION CHRETIENNE D’ORIENT"

JANSENISME ET ORTHODOXIE :

 

Par Zacharias

 

 

 

Saint Augustin

 

 

Le Colloque organisé à Montpellier les 27 et 28 septembre 2008, sur le thème : ''Port-Royal et et la tradition chrétienne d'Orient'', fut une judicieuse idée ! En effet, on ignore souvent dans le grand public, que l'introduction de l'orthodoxie en France a été l'oeuvre du Père Guettée Wladimir (1816 - 1892) proche des idées jansénistes, qui publia en 1851, en six volumes une « Histoire de l’Église de France », avec l'approbation de cinquante évêques, provoquant l'ire des ultramontains, jamais en reste d'une ruse jésuitique, qui allèrent jusqu'à lui proposer de renoncer à ses idées en échange d’un siège épiscopal. Sous Pierre Ier,  des jansénistes tentèrent, il est vrai, d'engager le dialogue avec les orthodoxes russes à propos de l'unification des églises. Par ailleurs l'abbé Jacques Jubé (1674-1745), considéré comme janséniste, se rendit en Russie, de 1728 à 1732, essayant, de façon parfaitement officielle et en accord avec ses autorités ecclésiastiques, de rapprocher les églises séparées.

Il existe de nombreuses variantes des réponses faites par le clergé russe et les dignitaires influents de l’église schismatique face aux démarches effectuées par l'abbé Jubé. D'autre part, il convient de signaler qu'un poète comme V. Trediakovskij, fut très proche de l'entreprise des jansénistes, la jugeant relativement encourageante, et il ne fut pas rare de voir de nombreux intellectuels d'alors se rapprocher, en terre orthodoxe, des thèses augustiniennes. D’ailleurs pourquoi le lien entre jansénistes et orthodoxes est-il possible ? Tout simplement par un rejet commun de l'infaillibilité pontificale considérée, à juste titre, comme contraire à la longue tradition épiscopalienne de l'Eglise primitive.

Toutefois, malgré cette convergence de vue au sujet de l'autorité relative qu'il convient d'accoder à l'évêque de Rome sur le plan dogmatique, il ne faut pas se le cacher, un problème important demeure entre les orthodoxes et les jansénistes, problème qui porte sur la doctrine de saint Augustin d'Hippone, considéré comme hérétique par certains théologiens orientaux, puisqu’on est allé jusqu'à l'exclure purement et simplement de la liste des saints. Ses enseignements furent très souvent singulièrement contestés par les théologiens orientaux, et la controverse doctrinale la plus importante autour de son nom porte, encore aujourd’hui, sur la question du « filioque » [1]. Mais, beaucoup d'autres points doctrinaux sont également présentés comme étant inacceptables pour l'église orthodoxe, en particulier, cela n'est pas surprenant sachant que les orientaux font preuve d'une singulière et fautive minoration optimiste des conséquences de la chute, sa conception du péché originel et sa position à l’égard de la grâce, sans oublier, évidemment, tant cette question soulève d'immenses difficultés pour une théologie pénétrée par d'innombrables  imprécisions consécutives d'un idéalisme métaphysique foncièrement "utopique", ses analyses portant sur la prédestination.

Il n'est donc pas hasardeux qu'au XVIIe siècle, Isaac Habert (1598-1668), théologal de l'Église de Paris, puis évêque de Vabres, pourtant farouchement anti-augustinien, ait établi, d’ailleurs d'une manière très pertinente, que la doctrine des Pères grecs était foncièrement semi-pélagienne dans son ensemble, est donc unanimement contraire au aux thèses de saint Augustin, ce qui était vrai, et donnait en quelque sorte raison à Jansénius qui n'avait pas, on le sait et c'est le moins que l'on puisse dire, en très grande estime la théologie des Pères grecs !

De la sorte nous ne sommes pas surpris des propos de conclusion du compte-rendu de ce Colloque, effectué par Jean-Marie Gourvil qui déclare : « Quelles convergences entre Port Royal et l'orthodoxie ? Probablement peu de chose sur le plan théologique ». Effectivement, mais le contraire eut été étonnant, car comment trouver un terrain d’entente entre ceux qui écartèrent du sanctoral l’évêque d’Hippone et qui, dans le même temps, fêtent Cassien comme un saint, alors que ce dernier s'éleva contre la séparation, qu'il jugeait inexacte, que saint Augustin avait établie, avec une remarquable science, entre la nature humaine et la grâce. Nous ne pouvons donc que nous retrouver en parfait accord avec Thomas Bradwardine qui déclarait, non sans raison et avec un sens spirituel relativement exact : « Les Pères grecs sont des fauteurs de Pélagianisme .[2] » Et ce problème insurmontable, montrant que la doctrine de la grâce n'a absolument pas été comprise ni perçue jusqu'à aujourd'hui [3], à sa juste valeur par les pères orientaux qui soutiennent dans leurs écrits des thèses positivement pélagiennes, manifeste une différence profonde à propos d'un élément dogmatique fondamental, facteur inévitable d'une radicale divergence entre l'augustinisme et les docteurs des églises schismatiques.

 

Notes

 

[1] «Le Saint-Esprit, écrit Augustin, procède principiellement [principaliter] du Père et, par le don intemporel de celui-ci au Fils, du Père et, le don intemporel de celui-εi au Fils, du Père et du Fils en communion [communier]» (ibid). Saint Augustin explique que le Saint-Esprit procède du Père; mais il ajoute : «le Père a accordé au Fils que le Saint-Esprit procède de lui comme il procède de lui-même» (Tract. in lo., XCIX, 9, PL 35, 1890 = De Τrin., XV, 27,48 PL 42,1095; voir aussi De Τrin., XV, 26,47, PL 42, 1094-1095; XV, 1729, PL 42, 1081; Τract. in lo., XCIX, 8, PL 35, 1890).

 

[2] Critique de la bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupin, 1730. [

 

[3] L'un des auteurs orthodoxes modernes les plus caractéristiques de cette déviation pélagienne, soutenant, sous prétexte d'une dimension sacrée qui serait l'apanage des choses en vertu de leur destination à la gloire, ceci sans aucun critère sacramentaire et dans un parfait oubli de la condition ténébreuse dans laquelle se trouve plongée toute la création depuis la chute, des thèses passablement erronées qui frisent allègrement, par leur idéalisme cosmique, avec le panthéisme naturaliste le plus pur, est Mgr Kallistos Ware évêque de Diokleia, qui écrit, dans l'un de ses ouvrages : "Toutes choses sont potientiellement sacrées, car les énergies divines et incréées sont présentes et actives au-dedans d'elles. [...] Le Christ partage la vie et la mort de l'homme et nous participons aux énergies divines, recevant ainsi la théosis." (K., Ware, L'Île au-delà du monde, Cerf, 2005, p. 152-153.)

 

 

 

 *

 

 

COMPTE-RENDU DU COLLOQUE

 

 

 

Par Jean-Marie Gourvil

 

 

 

Du 25 au 27 septembre 2008, s'est tenu au couvent des dominicains de Montpellier, un colloque réunissant universitaires, chercheurs et représentants de l'orthodoxie sur le thème de “Port-Royal et la tradition chrétienne d'Orient”. Cette réunion placée sous l’égide de l’Académie des sciences et lettres de Montpellier et de l’Institut de recherches sur l’âge classique et les Lumières (CNRS) était organisé par la Société des amis de Port Royal.

Le mouvement de Port-Royal a en effet favorisé le retour aux sources patristiques et a prôné le respect de la tradition des Églises d’Orient. Les “Messieurs” se sont intéressés aux Pères grecs alors souvent méconnus, et ont tenté de les concilier avec leur vénération pour saint Augustin.

 

Le colloque a permis de dégager certaines convergences entre Port Royal et l'orthodoxie tout en ne masquant pas les différences théologiques profondes. Une interrogation a traversé ce colloque : est-ce que la lecture des Pères grecs et le recours à la tradition orientale de Port Royal est fidèle à l'interprétation orthodoxe ou est-elle faussée par l'augustinisme? Question délicate auxquelles les communications ont essayé de répondre de façon nuancée.

Parmi les interventions il faut signaler celles de J. Lesaulnier, sur l'hellénisme à Port-Royal, de S-A Roussel sur les Pères du désert dans les Mémoires de Port-Royal, de P. Thouvenin sur saint Jean Chrysostome à Port-Royal et de H. Savon sur l'un des traducteurs et commentateur janséniste de Jean Chrysostome. A Frigo fit une communication sur le portrait à Port-Royal et son rapport avec l'art de l'icône.

Bernard Chédozeau, l'un des principaux animateurs avec Christian Belin, de cette rencontre fit une intervention importante sur Port-Royal et les Églises orientales sur le sujet de l’eucharistie. La contribution de J. Grès-Gayer fut centrée sur la diplomatie de Port-Royal en vue d'une union avec l'Eglise russe et celles de A. Alix sur l'itinéraire de deux prêtres jansénistes vers la Russie (Jubé et Guettée) dont l'un fut reçu dans la communion de l'Eglise russe par un simple appel à concélébrer.

 

Le père Dubray, fit une communication très documentée sur les rapports qu'entretenait avec la Russie durant la Révolution et le début de l'Empire, l'abbé Grégoire. Ce chef de l'Eglise de France rêvait que soit adoptée l'ecclésiologie orthodoxe et que l'Eglise gallicane rejoigne les Eglises d'Orient.

Les contributions orthodoxes vinrent nuancer les envies de convergence trop rapides entre l'orthodoxie et Port Royal mais montrèrent quelques dynamiques communes. G. Arabatzis, d'Athènes fit une comparaison entre la logique de Port -Royal et celle du philosophe grec du XVIIIème Eugène Voulgaris.

Le père Alexander Chistyakov, le père Placide Deseille et Boris Tarassov centrèrent leurs interventions sur Pascal et notamment sur la notion de cœur chez l'auteur des Pensées. Contributions fines, précises, nuancées qui ont montré que malgré les présupposés théologiques de Pascal (augustinisme, thomisme...) son expérience spirituelle exprimée dans un vocabulaire qui n'est pas celui de l'Orient, est une théoria, une contemplation, que l'orthodoxie peut reconnaître. La comparaison de Pascal et d'Isaac le Syrien, faite par le père Placide Deseille, montra des convergences profondes.

K.Kachliavik fit une mise en parallèle de Blaise Pascal et de l’archiprêtre Avvakum. En reprenant la thèse de Pierre Pascal elle essaya de montrer les similitudes entre Port-Royal et le Raskol.

A l'inverse J-M Gourvil montra tout ce qui a éloigné de l'orthodoxie l'un des jansénistes les plus anti-mystiques, Pierre Nicole. Son Traité sur la prière qui marqua tant le XVIIIème et le XIXème se situe aux antipodes de la tradition philocalique. Son alliance avec Bossuet donnera à sa position une légitimité qui marquera durablement la mentalité catholique.

Michel Stavrou, professeur à l'Institut Saint Serge dans sa contribution intitulée « Le péché des origines dans l’orthodoxie et à Port-Royal » montra, malgré l'intérêt que porta Port-Royal à l'Orient, combien les thèses augustiniennes sont incompatibles avec l'orthodoxie. Certaines traductions de saint Jean Chrysostome faites par les « Messieurs » sur le péché originel étaient marquées par les thèses augustiniennes et déformaient la pensée de l'archevêque de Constantinople, même si Port-Royal s'est identifié à lui en raison notamment de son bannissement.

Port-Royal apparaît donc au regard de l'orthodoxie comme un mouvement pluriel, complexe qu'il faut regarder avec discernement.

Quelles convergences entre Port Royal et l'orthodoxie? Probablement peu de chose sur le plan théologique mais comme l'écrivait Louis Cognet à propos des fondements existentiels du jansénisme [1] c'est peut-être la reconnaissance commune d'un christianisme qui doit être exigeant, qui veut être vécu sans compromission, qui en appelle aux Pères du désert et aux grandes figures de l'Eglise pour fonder une indépendance, pour revendiquer les droits de la personne face au monde, face au pouvoir, qui accepte une vision du monde théocentrique.

 

 

[1] Louis Cognet, Le Jansénisme, PUF, 1961, p. 124

16.10.2008

Le Dogme de la grâce

 

Le Dogme de la grâce

de

Jean-Martin Moye [1]

(1730-1793)

Chapitre I

Définition de la Grâce

Il y a peu de personnes qui aient une juste idée de la Grâce. On la confond avec les faveurs temporelles ou avec les dons et les talents naturels. On dit en parlant de ces sortes d'avantages : " Dieu m'a fait une grâce... ". Mais ce ne sont pas là des grâces. Il y a une grande différence entre la Grâce et les biens de ce monde.

La Grâce est un don surnaturel accordé gratuitement à l'homme en vertu des mérites de Jésus-Christ pour l'aider à faire le bien et éviter le mal, le sanctifier, et lui faire mériter la vie éternelle.

1° La Grâce est un don de Dieu, une faveur, un bienfait accordé à la créature.

2° C'est un don surnaturel ; il est au-dessus de la nature ; il ne vient point de la nature ; il n'est point dû à la nature.

3° Il est gratuit, parce qu'on ne peut point le mériter. Car si on pouvait la mériter la Grâce serait une justice et une récompense, et non pas une grâce : Si autem gratia, jam non ex operibus, alioqui gratia jam non esset gratia (Rm 11,6). Ce n'est donc point pour nos mérites que la Grâce nous est accordée, mais par les mérites de Jésus-Christ, qui nous a mérité toutes les Grâces du salut par sa Mort et sa Passion.

4° La Grâce nous est donnée pour nous aider à éviter le mal et faire le bien, parce que la nature étant tombée par le péché d'Adam, elle est trop faible pour surmonter ce penchant qui l'entraîne vers le mal, et pour vaincre la difficulté qu'elle a pour le bien. Il faut pour cela que Dieu la soutienne et qu'il lui donne une force divine qui l'élève au-dessus de sa faiblesse naturelle, la rende capable d'agir d'une manière surnaturelle, et faire des œuvres dignes de lui et méritoires de la vie éternelle. Et c'est cette aide, ce secours, cette force divine que l'on nomme proprement Grâce. Sans cette Grâce nous ne pouvons rien par rapport au salut ; avec cette Grâce nous pouvons tout. Ce n'est qu'avec cette Grâce que nous pouvons mériter le Ciel. Les Grâces ont pour fin le salut éternel, au lieu que les biens temporels ne sont donnés prochainement que pour les besoins du corps et les nécessités de la vie présente.

5° Pour le sanctifier et lui faire mériter la vie éternelle : car quoique la seule Grâce habituelle puisse nous justifier et nous mériter le Ciel, cependant toute Grâce tend à la justification et au salut éternel.

Chapitre II

Explication du terme Surnaturel

Comme c'est de l'intelligence de ce terme de surnaturel que dépend la juste idée que l'on doit se former de la Grâce, il est nécessaire d'en donner une explication plus étendue. Pour mieux comprendre la signification du terme de surnaturel que l'on donne à la Grâce il faut remarquer qu'il y a trois sortes de biens que Dieu peut accorder à ses créatures, savoir : les biens temporels, qui sont les biens de ce monde, les richesses, les honneurs, et les plaisirs ; les biens naturels, qui sont les talents que nous avons reçus de la nature, l'esprit, le jugement, la mémoire, la santé, la force, la beauté, ou ceux que nous avons acquis par l'art, comme la science, l'éloquence, l'adresse ; et les biens surnaturels sont ceux qui viennent immédiatement de Dieu, et qui nous sont donnés pour la sanctification de notre âme et pour nous faire mériter la vie éternelle, comme les inspirations, les pieux sentiments, et toutes les grâces du salut.

On appelle la Grâce un don surnaturel pour la distinguer des avantages temporels et des dons naturels. On nomme naturel ce qui est attaché à la nature, et surnaturel ce qui est au-dessus de la nature ; on nomme naturel ce qui vient de l'homme, et surnaturel ce qui vient de Dieu.

L'Écriture sainte nomme quelquefois la Grâce simplement l'esprit, parce que c'est le Saint-Esprit qui est l'auteur et le distributeur de la Grâce, et que c'est dans l'âme qu'elle opère. Elle donne à la nature le nom de chair, parce que c'est surtout dans la chair que les impressions de la nature se font sentir, selon ces paroles de saint Paul : " Je ressens dans mes membres une loi qui s'oppose à celle de mon esprit " (Rm 7, 23). Ainsi Jésus-Christ disait à ses Apôtres : " L'esprit est prompt, mais la chair est faible " (Mt 26, 41). C'est encore dans ce sens qu'il est dit que les enfants de Dieu ne sont point ceux qui sont " nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu " (Jn 1, 13).

Il est à propos de remarquer que par le terme de nature on entend assez ordinairement la passion, parce qu'on parle de la nature, non pas comme elle était en sortant des mains de Dieu, car elle était bonne et parfaite, mais comme elle est depuis le péché d'Adam, viciée et corrompue.

Cependant en parlant dans l'exactitude, la nature est distinguée de la passion. La nature est notre corps et notre âme avec ses facultés, l'entendement, la mémoire, et la volonté. La passion est le penchant que notre volonté a pour le mal. Ainsi la nature est bonne en elle-même, et la passion n'a rien de bon.

Mais comme la nature infectée par le péché originel est presque toujours passionnée, on confond la nature avec la passion.

Chapitre III

Que la Grâce est le principe de tous les sentiments

et de toutes les opérations surnaturelles

La Grâce est le principe de toutes les opérations surnaturelles qui se font en nous, comme la nature est le principe des opérations naturelles. Ainsi tout ce qui se fait par le principe et le mouvement de la Grâce est surnaturel et divin, et tout ce qui se fait par le principe et le seul mouvement de la nature est naturel et humain. C'est ce que le Sauveur disait à Nicodème : Quod natum est ex carne caro est, et quod natum est ex spiritu spiritus est (Jn 7, 6). " Tout ce qui est né de la chair est chair, et tout ce qui né de l'esprit est esprit ".

Quand l'homme n'agit que de lui-même et par ses propres forces, toutes ses actions ne sont que des actions humaines et naturelles. Mais quand c'est Dieu qui agit en lui et avec lui par sa Grâce, ses actions deviennent surnaturelles. Ainsi les lumières qui viennent de la Grâce sont surnaturelles, et celles qui viennent de l'esprit humain ne sont que naturelles. La science des Philosophes était naturelle, parce qu'elle venait de la raison humaine, au lieu que la science des Saints était surnaturelle, parce qu'elle venait de la Grâce.

Les connaissances naturelles s'acquièrent par l'étude et le raisonnement, et les connaissances surnaturelles sont celles qui viennent dans nous par l'infusion du Saint-Esprit qui les répand dans nos âmes. C'est de ces lumières surnaturelles dont l'auteur de l'Imitation parle lorsqu'il dit : Quanto aliquis magis unitus et interius simplicatus fuerit, tanto plura et altiora sine labore intelligit, quia desuper lumen intelligentiæ accipit (Imitation I, ch. 3, 14). " Plus un homme est recueilli et simple de cœur, plus il comprendra de choses sans peines, parce qu'il reçoit d’en-haut la lumière de l'intelligence ". Un seul rayon de cette lumière surnaturelle vaut mieux que toutes les sciences profanes. Dieu peut en seul instant et d'une seule vue, d'un seul coup d’œil, nous faire voir plus de vérités que les hommes ne peuvent nous en apprendre pendant des années entières. On l'a vu cent fois, et on le voit encore tous les jours, que des âmes simples et ignorantes dans les sciences du monde sont plus spirituelles et plus éclairées dans la science du salut et dans les voies de Dieu que les plus grands Philosophes.

Les vérités que la Foi nous apprend sont surnaturelles, parce qu'elles sont au-dessus de la raison et de la portée de l'esprit humain, et que c'est Dieu qui nous les a révélées.

Lorsque saint Pierre eut confessé la Divinité de Jésus-Christ, il lui adressa ces paroles : " Vous êtes bienheureux, Simon, parce que ce n'est point la chair ni le sang qui vous l’a révélé, mais mon Père qui est dans les Cieux " (Mt 16, 17).

Les sentiments que la Grâce nous inspire sont surnaturels, et ceux que la nature excite en nous ne sont que naturels. La dévotion qui ne vient que du tempérament ou des efforts de l'imagination n'est qu'une dévotion naturelle, et celle que la Grâce anime est surnaturelle.

La contrition qui n'est excitée que par des motifs humains, comme par honte ou le châtiment et la peine que nous craignons de la part des hommes, n'est qu'une contrition naturelle, qui ne peut point nous disposer prochainement au Sacrement de Pénitence ; il faut que la douleur de nos péchés soit inspirée par les principes de la Grâce, et excitée par les motifs surnaturels que la Foi nous propose.

L'amour du prochain n'est aussi très souvent que naturel ; et c'est quand on ne suit en l'aimant que son inclination, au lieu que l'amour surnaturel consiste à l'aimer en vue de Dieu, par principe de Grâce et de Religion. C'est de cet amour naturel que Jésus-Christ disait : " Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, et si vous ne faites du bien qu'à ceux qui vous en font, quelle récompense avez-vous droit d'attendre ? Les Païens en font autant " (Lc 6, 32-33).

[…]

Les mêmes actions sont naturelles dans les uns et surnaturelles dans les autres selon la différence du motif et du principe qui les fait agir. Car les actions les plus communes et les plus ordinaires, comme le boire, le manger, et le travail, si elles sont faites par un principe de grâce et en vue de Dieu, elles deviennent surnaturelles et méritoires. " Soit que vous buviez, soit que vous mangiez, soit que vous fassiez quelqu’autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu ", dit saint Paul. (1 Co 10, 3).

Les actions les plus saintes en elles-mêmes ne sont qu'humaines quand elles ne partent que d'un sentiment humain. Telle est par exemple l'aumône qui ne se fait que par une compassion naturelle et humaine, une Confession qui ne se fait que par une envie de décharger son cœur, pour communiquer ses peines, pour s'ouvrir à son Confesseur comme à un ami plutôt que comme à un Ministre de Dieu, une Communion faite pour se satisfaire, en se cherchant soi-même plutôt que Dieu, etc.

On voit par là la différence qu'il y a entre les bonnes œuvres naturelles et les bonnes œuvres surnaturelles, entre les vertus purement morales et les vertus Chrétiennes, entre les dons de la Grâce et ceux de la nature, entre les qualités humaines et les qualités divinement infuses ou acquises par le secours Divin.

 

*

 

 

[1] Ordonné prêtre le 9 mars 1754 par Louis de Montmorency-Laval, évêque de Metz, et soucieux d’aider les laïcs des paroisses à développer leur vie spirituelle, il se mit à écrire et à publier. Vers la fin de l’année 1762 Jean-Martin et un ami plus jeune, l’abbé Louis Jobal de Pagny (1737-1766), prêtre depuis septembre 1761, faisaient imprimer un manifeste anonyme de quelques pages sur le baptême des petits enfants, et spécialement des fœtus qui seraient en danger de mort. Cette feuille tirait certaines conclusions pastorales d’un ouvrage sorti à Paris en 1762, Abrégé de l’Embryologie sacrée, qui présentait la doctrine d’un moraliste sicilien, François Cangiamiglia.

Sa seconde publication, parue en 1764, était une réimpression avec commentaire d’un opuscule du cardinal de Bérulle (1575-1629), Élévation à Dieu sur le mystère de l’Incarnation. Moye composa ensuite un livre de taille, qui sortit à Metz en 1767, Recueil de diverses pratiques de piété. Une cabale qui se montait à Metz contre les initiatives de Jean-Martin Moye amena cependant le nouvel évêque, Louis de Montmorency-Laval, évêque depuis 1761, à intervenir. On accusait Moye d’imprudence dans son envoi de jeunes femmes dans des hameaux perdus, de rigorisme dans sa pratique du sacrement de pénitence, et d’injuste critique du clergé et des sages-femmes dans son pamphlet sur le baptême.

Par son grand vicaire, Mgr Bertin, l’évêque fit ordonner à Jean-Martin, en mai 1762, de suspendre les envois d’enseignantes volontaires dans les campagnes, sans pour autant renvoyer celles qui s’y trouvaient déjà. En même temps il nommait Moye vicaire à la paroisse de Dieuze. On lui reprochait d’interdire les bals campagnards qui étaient de coutume à l’occasion des fêtes de villages. On taxa d’hypocrisie sa pratique de prier quelque temps les bras en croix, chaque vendredi, devant des calvaires érigés le long des chemins. Son refus de l’absolution à des pénitents qu’il estimait sans contrition ou sans ferme propos était d’autant moins fait pour éloigner de lui le soupçon de jansénisme que, du temps de Henri-Charles de Coislin, évêque de Metz de 1697 à 1730, dont la famille était liée à Port-Royal, le diocèse avait toléré une morale rigoriste qui poussait à la sévérité dans l’administration des sacrements.

Cette fois, Mgr de Montmorency-Laval semble avoir pris l’accusation très au sérieux. En pleine semaine sainte de 1767, il suspendait Moye de toutes fonctions sacerdotales dans la paroisse de Dieuze, sans lui assigner un nouveau poste, mais aussi sans toucher à l’œuvre des campagnes. l’abbé Moye forma le dessein de quitter aussi bien la Lorraine que la France, de s’engager dans la Société des Missions étrangères de Paris, laquelle se spécialisait dans les missions d’Extrême-Orient, et de se porter volontaire pour la Chine. Il se rendit donc à Paris, où, à la date du 1 octobre 1768, on trouve son nom sur les registres de la Société des Missions étrangères.

En attendant son départ pour la Chine, Jean-Martin Moye retourna en Lorraine au printemps 1769. Il visita les religieuses, généralement appelées alors les Sœurs de Providence. Il prêcha des missions paroissiales dans le diocèse de Metz et dans la Grande Prévôté. N’ayant pas l’intention de revenir de Chine, il renonça, le 20 juin 1769, à sa part du futur héritage paternel. Avant de quitter la région, il remit au chanoine Raulin, avec mission de le faire publier, son ouvrage le plus théologique, Le Dogme de la grâce, travail qu’il avait sans doute composé à Dieuze et Saint-Dié, et dont il avait obtenu l’imprimatur de la Sorbonne en octobre 1768. Il lui laissa également un manuscrit plus court, Traité de l’esprit du monde. Tous deux furent publiés en 1774 à Nancy, sous une même reliure. Jean-Martin prêcha beaucoup dans toute la région des lacs, non loin de Dieuze. Dans les Vosges il prêcha à Ramberviller, à Charmes et dans les environs, notamment à Essegney, Chamagne, Rugney. Il prêcha aussi dans la région de Bitche, et à Chaligny, à Thésey, entre Nancy et Metz, où le jeune séminariste, Jacques Louyot, lui rendit visite, à Emberménil, au nord-est de Lunéville, où était curé Henri Grégoire (1750-1831), futur député aux États généraux, qui allait devenir évêque constitutionnel de Blois, et fut une grande figure chrétienne de la Révolution. Entre ses prêches dans les paroisses et ses entretiens avec les religieuses, Jean-Martin fit imprimer le texte de plusieurs causeries qu’il avait coutume de faire dans ses missions paroissiales : Instruction sur la manière de bien faire ses actions, Instruction pour les hommes, ...pour les garçons, ...pour les filles..., et sans doute d’autres qui ont disparu. Il traduisit en français quelques-uns de ses écrits chinois, notamment Trente-trois réflexions sur les trente-trois années que passa Jésus-Christ sur la terre, une Vie de Marie, un certain nombre de litanies, et quelques prières, notamment une Prière pour honorer les cinq plaies du Sauveur. Il meurt, le 4 mai 1793.

(Cf. Georges Tavard)

 

 

 

16.09.2008

Le jansénisme : une « hérésie » imaginaire, par ZACHARIAS




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Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres
(1585-1638)

 



Le jansénisme, comme on le sait, en tant que courant spirituel et religieux apparaissant au XVIIe siècle, provient non pas, loin s’en faut, de son attachement à des principes théologiques hétérodoxes que l’on serait d’ailleurs bien en peine de découvrir chez lui, mais simplement d’une rigoureuse et droite fidélité exprimée par certains chrétiens à l’égard de la pensée de saint Augustin. Toutefois, puisque ce courant possède une histoire nettement définie qui s’inscrit au cœur d’un très ancien débat doctrinal portant sur la question de la grâce divine qui opposa l’évêque d’Hippone au moine Pélage [1] dont il n’est que l’expression spécifique à l’âge classique, il convient de bien comprendre les causes qui participèrent à l’édification structurée et active de cette légitime sensibilité au sein de l’Eglise.

 

 

 

 

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