22.06.2008

DE LA FREQUENTE COMMUNION

 
 
 
 
 
où le sentiment des Pères, des papes et des conciles,
touchant à l’usage des sacrements de pénitence et d’eucharistie,
sont fidèlement exposés.

 

 
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« La préparation nécessaire pour communier souvent,
est de mépriser de tout son cœur le siècle et le monde,
et d’offrir à Dieu tous les jours des sacrifices de larmes
avant que de lui offrir celui de son corps et de son sang.
»

(De la Fréquente communion)

 


Combien de scandales actuels, de communions sacrilèges et indignes, de célébrations honteuses, d’outrages incroyables, auraient été évités si les sages et judicieux rappels d’Antoine Arnauld (1612-1694), exposés dans son ouvrage essentiel « De la Fréquente communion »(1643), rappels fondés sur les pères de l’église, les saints et les docteurs de la foi, avaient été écoutés et surtout suivis d’effets au moment où se faisaient déjà entendre, en plein XVIIe siècle et sous la plume des auteurs Jésuites, peu inspirés promoteurs d’un laxisme théologique aberrant aux fruits délétères, les sirènes du relâchement moral et de la désorientation doctrinale au sein même de l’église, sirènes justement dénoncées dans ses célèbres « Provinciales », (Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux R.R. Pères Jésuites), par Pascal (1623-1662).

 

L’abbé Henri Bremond (1865-1933), que l’on ne peut suspecter d’une sympathie excessive à l’égard de Port-Royal, déclarait à propos de cet ouvrage d’Antoine Arnauld :  « Dire que La Fréquente Communion d’Arnauld - un des livres sacrés du jansénisme - avait pour objet de rendre la Sainte Table inaccessible, non seulement aux grands pécheurs non convertis, mais à tous les fidèles en état de grâce (…) cela n'est pas exact. Je ne dis pas, d'ailleurs, que le livre d'Arnauld soit irréprochable, bien qu'après un mûr examen, Rome ait refusé de le condamner, mais je dis que, bien loin de défendre la communion fréquente aux personnes pieuses - et c'est là présentement la seule question qui nous intéresse, - Arnauld en recommande expressément la pratique. Tous ceux qui conduisent les âmes, lisons-nous dans la préface, doivent avoir pour but et pour fin de les mettre dans une telle disposition qu'elles puissent commencer à communier, si elles ne communient pas encore; ou souvent, si elles ne communient que rarement; ou même communier tous les jours, si elles .peuvent déjà communier souvent.... Nous voudrions, s'il était possible, porter les chrétiens à communier (quatre fois par jour), tant s'en faut que nous leur voulussions ôter cette unique communion de tous les jours, à laquelle tout le monde doit tendre, puisque la perfection d'un chrétien consiste à pouvoir s'approcher chaque jour du Fils de Dieu, comme ont fait les chrétiens au commencement de l'Eglise… » (H. Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux, t. XI, Chapitre II, § 1, 1942).

 

 
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Antoine Arnauld (1612-1694)
dit le « Grand Arnauld »
auteur « De la Fréquente communion » (1643)

 

Ainsi, contrairement à ce qui fut dit, et selon une opinion générale encore aujourd’hui fort répandue et entretenue à dessein, la volonté de Port-Royal ne fut point de pousser les chrétiens à s’éloigner de la Sainte Table et de l’eucharistie, mais de les engager à s’en approcher saintement, avec un sincère repentir et une vraie contrition, et surtout un très ferme regret de leurs fautes et un vif sentiment de leur indignité, de sorte de pouvoir aller à la « Table du Seigneur » (1 Corinthiens 10, 21) en un état moral convenable et conforme à la Sainteté de Dieu. De les inviter à se mettre en Sa présence avec un esprit de sincère pureté - car l’activité pernicieuse et malsaine de la « chair » en nous, qui nous souille et nous conduit à pécher constamment, alors que nous sommes plongés dans les ténèbres, égarés dans nos pensées, nos affections et désirs impurs, n’ayant aucune idée juste de Dieu ni de nous-mêmes, aucun sentiment de notre état réel de chute, de misère et de mort, notre coeur cherchant à se rendre heureux dans la gratification de ses infectes convoitises, fasciné par « le monde et les choses qui sont dans le monde », toutes ces "choses" sont de redoutables et puissantes entraves à la communion avec le Seigneur - Il est Saint, et il est indispensable de se savoir misérable pécheur face à Lui, faute de quoi il est impossible d'avoir part avec Lui (Jean 13, 8). L'Esprit de Dieu nous y exhorte clairement : « Ôtez le vieux levain, afin que vous soyez une nouvelle pâte, comme vous êtes sans levain. Car aussi notre pâque, Christ, a été sacrifiée: c'est pourquoi célébrons la fête, non avec du vieux levain, ni avec un levain de malice et de méchanceté, mais avec des pains sans levain de sincérité et de vérité. » (1 Corinthiens 5, 7-8).

 

+

 

Lisons donc avec attention ce texte important, malheureusement bien oublié par un catholicisme moderne enivré par ses passions charnelles et son infâme sensualisme, qui nous fournit pourtant de bien précieux conseils, et offre au chrétien de comprendre le sens réel de l’acte de communion, en se fondant sur l’affirmation de Paul aux Corinthiens : « Celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur (…) celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même » (1 Corinthiens 11, 27 & 29), et lui évite de s’égarer grandement en se livrant à des actes religieux impies dans une ignorance coupable des conditions requises afin de s’approcher du Saint Sanctuaire où Dieu se donne, aux âmes éprises des vérités du Ciel, par son Corps et par son Sang :

 


     « Nous apprenons bien de Saint Paul, qu’il faut prendre un extrême soin pour se disposer à la participation de ces saints mystères, de peur d’y participer à notre condamnation, et de là nous avons raison d’inférer contre les hérétiques de notre temps, que puisqu’il faut apporter à cette table une conscience pure ; ceux à qui des péchés mortels ont fait perdre la pureté de leur âme, la doivent premièrement recouvrer par les moyens institués par Jésus-Christ, c’est à dire, en s’adressant au tribunal qu’il a établi dans son église, pour recevoir par l’entremise des prêtres la rémission de leurs péchés.

 
      Voila de quelle sorte la confession est enfermée dans le commandement que Saint Paul fait de s’éprouver soi-même, avant que de manger ce pain du ciel : mais que ce commandement ne contienne autre chose, c’est ce qui ne se peut soutenir sans ravaler indignement la révérence que l’on doit à ce sacrement auguste, et ce qu’il est aisé de réfuter par l’apôtre même, pour ne rien dire maintenant de tous les pères. Car comme l’auteur du commentaire attribué à Saint Anselme, et avant lui Saint Augustin ont remarqué excellemment, Saint Paul ne reprend pas les Corinthiens de s’être approchés indignement de l’eucharistie, pour y avoir apporté une conscience chargée de crimes, sans s’être confessés auparavant ; mais pour n’avoir pas assez bien distingué cette viande sainte des viandes communes, par la révérence particulière qui lui est due.

     Ce que nous voyons, disent-ils, en ce qu’ayant dit qu’un tel homme mange et boit sa condamnation, il ajoute aussitôt ces paroles, ne discernant pas le corps du Seigneur ; de sorte qu’il est manifeste, que le principal dessein de l’apôtre n’est pas, que l’on soit hors de l’état du péché mortel lors que l’on communie, comme la plupart des Corinthiens étaient sans doute : mais qu’il demande bien davantage ; et qu’outre une plus grande pureté de l’âme, que celle d’être délivré simplement des péchés mortels, il veut que l’on y apporte une circonspection merveilleuse, et un respect extraordinaire.


[…]

   Pour ramener les choses à leur source, comme Saint Paul nous assure, qu’il a appris de la bouche du seigneur ce qu’il nous enseigne ; toutes ces préparations de l’eucharistie sont renfermées en ce précepte de Jésus-Christ, de célébrer ce mystère en mémoire de sa mort. (...). Est-ce là n’obliger les hommes qu’à se confesser pour manger ce corps, et boire ce sang, selon les enseignements de Jésus-Christ et de Saint Paul, après avoir tant de fois foulé aux pieds ce même sang, par des offenses mortelles ?


[…]

   La préparation nécessaire pour communier souvent, est de mépriser de tout son cœur le siècle et le monde, et d’offrir à Dieu tous les jours des sacrifices de larmes avant que de lui offrir celui de son corps et de son sang. Comment est-ce après cela que vous prétendez vous servir de cette êpitre pour porter à la fréquente communion ceux dont la vie est toute païenne ; qui sont attachez prodigieusement au monde, et qui ne respirent que ses délices ?


[…]

   Contre les hérétiques de ce temps [rappelons qu’] il ne faut point approcher de l’eucharistie, sans avoir découvert le fonds de sa conscience au prêtre, et sans avoir contrition de son péché (…) on ne peut communier, que lors qu’il n’intervient aucun péché mortel ; [car] tous les péchés qui tuent l’âme, portent avec eux la séparation de l’autel ; il faut faire pénitence (Saint Augustin ne dit pas seulement qu’il faut confesser son péché, mais qu’il en faut faire pénitence) avant que de recevoir ce remède salutaire : et enfin que c’est recevoir indignement le corps de Jésus-Christ, que de le recevoir durant le temps où l’on doit faire pénitence. Ce qui marque clairement qu’après les offenses mortelles, on doit être [dans] un espace de temps raisonnable, comme Saint Cyprien en parle, à se purifier par les bonnes œuvres, avant que d’approcher de l’eucharistie.


[…]

   Il ne faut recevoir ce sacrement qu’avec une grande révérence, et sainteté ; suivant le précepte de Saint Paul de s’éprouver soi-même, avant que de manger ce pain, et boire ce sang. »

 

De la Fréquente communion,
où le sentiment des Pères, des papes et des conciles,
touchant à l’usage des sacrements de pénitence et d’eucharistie,
sont fidèlement exposés,
Antoine Arnauld, 1643, Chapitre II, § 2.

 

11.05.2008

La vérité cachée sur Notre Dame du Laus

 
 
 
 
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de la prétendue hostilité du « clergé janséniste »
masquant la réelle vénalité des Jésuites
et la honteuse "Embrunade" qui vit l
a destitution de
Mgr Jean de Soanen (1647-1740)


A la mémoire de

« Jean, évêque de Senez, prisonnier de Jésus Christ. »
 
 
par
Zacharias
 
 
 
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Portrait de Benoîte Rencurel 

 



Quoi de plus normal que la reconnaissance du caractère surnaturel des apparitions de la Vierge à la jeune Benoîte Rencurel au Laus, pieuse bergère née en 1647, qui sera l’objet du mois de mai 1664, et jusqu’à sa mort, de révélations, dans des échanges très simples préfigurant la mission qu’elle exercera, sans l’avoir recherchée, durant 54 ans. Ne sachant ni lire ni écrire, les populations, très vite, viendront auprès d’elle pour recevoir avis et conseils. Marie lui confiera d’ailleurs la mission de faire construire une église pour qu’elle devienne un lieu de conversion qui témoignerait de l’exigence de l’Évangile et qui serait porteur de la miséricorde de Marie.

 

 

 

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Sainte Catherine de Sienne
 
 
 
En 1666, Benoîte Rencurel s’engage dans le Tiers-Ordre dominicain, “Compagnie des Sœurs de la Pénitence” - portant désormais le capulet blanc, elle vivra une voie exigeante de sanctification personnelle, se livrant à la pratique de sévères pénitences. Le 22 juillet 1678, sainte Catherine de Sienne, de l’Ordre de saint Dominique elle aussi, se montrera à elle pour lui présenter la couronne d’épines du Christ qu’elle acceptera saintement de ses mains. Puis en juillet 1673, Benoîte, au pied de la croix d’Avançon, au cours d’une vision du Christ crucifié, recevra miraculeusement dans son corps les marques et les souffrances de la Passion. Ainsi chaque semaine, pendant neuf années, entrecoupées de deux ans, la douleur de la crucifixion la clouera dans son lit, pendant qu’en extase elle communiera à la passion du Sauveur.
Après des années difficiles, où elle est l’objet d’attaques violentes du démon et de tentations charnelles, de même que de pénibles suspicions de la part du clergé, Benoîte reçoit le saint Viatique le jour de Noël 1718, puis trois jours plus tard, ayant baisé un crucifix, elle lève les yeux au Ciel, et quitte cette terre pour retrouver Jésus en son Royaume [1].



                    Une affirmation non fondée

        

Une absurdité est cependant impérativement à purger dans le ronronnant discours qui se fait autour du Laus aujourd’hui, à savoir l’hostilité du prétendu « clergé janséniste » à l’égard de cette apparition (jansénisme décidément chargé de tous les maux en notre période « d’hédonisme spirituel » [2] et d'hérétique « mystique de la chair »), clergé local, appartenant pour une part à l’Ordre des Jésuites, dont on ne voit pas en quoi il aurait été particulièrement « janséniste », et dont on constate qu’il fut principalement dubitatif, puis positivement réticent pour des raisons bassement vénales que nous allons, non sans étonnement, découvrir et mettre à jour plus loin.


Il importe tout d’abord, dans notre examen, de ne point confondre l’attitude classique de défiance, qui se retrouve régulièrement dans toutes les manifestations mariales - le XIXe siècle est significatif à cet égard (cf. Lourdes, La Salette, etc.) - où le surnaturel s’introduisit brutalement dans la vie de voyants, souvent de jeunes paysans ou bergers illettrés, d’autant que l’Eglise dans ses domaines où se conjuguent rêveries et illusions, s’est toujours montrée d’une extrême prudence face à des quantités de supercheries qu’il importait de déceler rapidement pour ne pas tromper des fidèles aisément fascinés et naïvement attirés par le merveilleux [3].

 


Par exemple en 1986, les experts de la 42e semaine mariale à Saragosse dénombreront dans leurs études très approfondies, au moins 21.000 apparitions mariales depuis l'an 1000, et sur l’ensemble de ces « apparitions », remarqueront que l'Eglise finalement n'en aura authentifié officiellement pas plus d'une quinzaine, ce qui, on l’avouera sans peine, est fort peu. Si l’on veut être plus concret, il faut savoir qu’au cours du seul XXe siècle, c’est pas moins de 400 apparitions mariales (ou prétendues telles), qui ont été recensées, et pas moins de 200 pour la seule période de 1944 à 1993. Or pour 7 d'entre elles seulement sur ces 200, l'Eglise aura reconnu le caractère surnaturel des faits : Fatima (1917 - Portugal), Beauraing (1932 - Belgique), Banneux (1933 - Belgique), Akita (1973 - Japon), Syracuse (1953 - Italie), Betania (1976 - Venezuela), et tout récemment Kibeho (1981 - Rwanda), auxquelles il faut ajouter Zeitoun (1968 - Egypte) et Shoubra (1983 - Egypte), et en revanche 79 d'entre elles reçurent un jugement définitivement négatif [4].

 


Par ailleurs, et pour être complet, n’oublions pas le jugement du pape Benoît XV au sujet des apparitions mariales, dont il convient de se remémorer toujours les termes afin de ne point égarer notre foi :

        « Il faut savoir que l'approbation donnée par l'Eglise à une révélation privée n'est pas autre chose que la permission accordée, après un examen attentif, de faire connaître cette révélation pour l'instruction et le bien des fidèles. A de telles révélations, même approuvées par l'Eglise, on ne doit pas et on ne peut pas accorder un assentiment de foi ; il faut seulement, selon les lois de la prudence, leur donner l'assentiment de la croyance humaine, pour autant que de telles révélations soient probables et croyables pour la piété. [...] En conséquence, on peut ne pas accorder son assentiment à de telles révélations et s'en détourner, pourvu qu'on le fasse avec la modestie convenable, pour de bonnes raisons et sans intention de mépris. »

(Benoît XV, "De servorum Dei beatificatione", livre II, chap.XXXII, n°11.)

 

La position de Pie X va dans le même sens :


         « En cette matière l'Eglise use d'une telle prudence qu'elle ne permet point que l'on relate ces traditions dans des écrits publics, sinon avec de grandes précautions et après insertion de la déclaration imposée par Urbain VIII. Encore ne se porte-t-elle pas garante, même dans ce cas, de la vérité du fait. Simplement elle n'empêche pas de croire des choses auxquelles les motifs de foi humaine ne font pas défaut. »

(Pie X, Encyclique "Pascendi", 8 septembre 1907.)


Ainsi que celle de la Congrégation des Rites :


         « Les apparitions ou révélations ne sont ni approuvées ni condamnées par le Saint Siège, mais seulement permises comme pouvant être crues pieusement et de foi humaine selon les données et la valeur des témoignages. »

(Congrégation des Rites - Réponse à l'Archevêque de Santiago du Chili, 6 février 1875.)


Nous voyons donc que la traditionnelle réserve de l’Eglise n’est pas spécifique au cas particulier de la bienheureuse Benoîte Rencurel, et que les suspicions dont elle subira, certes douloureusement les effets, s’inscrivent d’une certaine manière dans la droite logique prudentielle du Magistère vis-à-vis de ces questions, mais pas seulement, puisque la raison réelle de l’hostilité du clergé local à l’égard du Laus a été largement cachée jusqu’à présent.

 

                    Une idée inexacte : la prétendue hostilité « janséniste »

 

Au fond le plus choquant dans l’ensemble des propos largement, et fort légèrement répandus portant sur les apparitions du Laus, est sans aucun doute cette appellation, confuse et imprécise, reprise par tous les auteurs peu soucieux de véracité historique, de « clergé janséniste » qui aurait été hostile à Benoîte Rencurel, expression utilisée avec une déconcertante facilité et qui demande à être impérativement clarifiée tant elle est propice à des glissements sémantiques tendancieux profondément erronés. 


Mais il ne faut pas oublier que c'est surtout au mouvement instillé par la contre-réforme au concile de Trente (1545-1563), lors duquel on s'était particulièrement penché sur la réaffirmation de la doctrine du péché originel pour contrer les partisans de Luther en insistant sur une pastorale dite de la « repentance » dans laquelle était, de façon novatrice, mise en avant la nécessité d’un ferme regret du péché et un examen intransigeant de ses propres fautes, alors qu’au même moment, poussés par un désir de réforme, les couvents, dans lesquels religieux et religieuses s’adonnaient avec une récente ardeur au port du cilice et s'infligeaient la discipline en retournant aux règles originelles des fondateurs, sans compter que dans les facultés des villes de nombreux étudiants en théologie, laïcs ou jeunes clercs, prenaient au sérieux les aspirations à la sainteté et, sobrement vêtus, menaient au cœur de la société une vie dévote quasi monacale alors que les abbés libertins, poudrés et frisottés, batifolaient et s’ébrouaient hardiment dans les salons du royaume en se moquant visiblement de la religion, que s’installa un climat général de rigueur qui conduira à une religion austère dans laquelle trouve son explication le « rigorisme » qui caractérisera la spiritualité catholique au XVIIe siècle, climat général qui n’a strictement rien à voir avec le courant janséniste et les thèses de Cornelius Jansen portant sur la grâce et le libre-arbitre, mais que l’on se plait faussement à amalgamer pour d'étranges raisons.


Si l’on veut donc parler d’une tendance soi-disant « janséniste », dominante au XVIIe et XVIIIe dans le clergé, telle est la compréhension qu’il nous faut avoir des différents éléments dominants afin de ne point se méprendre sur un terme employé inexactement et avec une facilité singulière qui sert à surtout justifier tous les dévergondages théologiques contemporains.

C’est pourquoi, la dite « hostilité » du jansénisme, entendue comme étant celle d’un courant constitué et organisé, face aux apparitions du Laus, relève de ce fait d’une profonde contrevérité et d'un fantasme pur et simple.  

 

 

         La jalousie vénale des jésuites d’Embrun :

raison réelle de l’hostilité du clergé local à l’égard des apparitions du Laus

 


On doit savoir, ce qui ne manque pas d’étonner, que cette rengaine ridicule et surtout non sérieuse, nous pourrions dire sans outrance : cette plaisante « fable » d’une hostilité janséniste à l’égard de Benoîte Rencurel, est due à plusieurs documents polémiques datant du XIXe et du début du XXe qui confondirent allègrement rigorisme moral provenant du climat religieux de la contre-réforme, prudence ecclésiale et rentes ecclésiastiques, et voulurent principalement dissimuler, ni plus ni moins, la politique commerciale des jésuites de Notre Dame d’Embrun inquiets du délaissement de leur propre sanctuaire au profit du Laus.


Ainsi, cette fable fantaisiste d’une hostilité du clergé janséniste fut reprise sans examen critique par Yves Chiron qui, dans son « Enquête sur les apparitions de la Vierge », intitulera son chapitre sur le Laus : « Le Laus ou le jansénisme vaincu » dans lequel il déclara sans sourciller : « Les apparitions au Laus, dans le diocèse d'Embrun, par leur durée et leur spiritualité, apparaissent comme une réponse au jansénisme. Le diocèse était largement acquis au jansénisme et une partie du clergé va longtemps être hostile aux apparitions au Laus. Le jansénisme rigoriste, hostile à la communion fréquente et aux pèlerinages, se voit opposer, par des apparitions mariales, une religion plus miséricordieuse, où l'Eucharistie est exaltée, où les pécheurs sont appelés à la conversion et au pèlerinage. » ( Enquête sur les apparitions de la Vierge, Perrin, coll. Tempus, 1995, p.149).


Or, contrairement à ce qu’affirme nos modernes fabulateurs, et ce qui est le plus intéressant dans cette histoire, se trouve surtout dans le fait que l'abbé Javelly, docteur en droit canonique et en droit civil, adversaire du pèlerinage du Laus, qui  nomma des prêtres sur le lieu des apparitions qui eurent peu de zèle pour le soin des âmes et fit publier en chaire que « le Laus n'était qu'un abus », n’avait strictement rien d’un « janséniste », mais était plutôt intimement lié aux Jésuites – ce que l’on cache discrètement - sachant que les turbulences importantes dans la vie diocésaine provoquées par le Laus éveillèrent surtout la jalousie des Jésuites du diocèse voisin, qui voyaient la popularité de Notre-Dame d'Embrun, dont ils avaient la charge, ne cesser de diminuer au profit de Notre-Dame du Laus.


On ne dit qu’à voix basse par exemple que la première enquête menée au Laus, dont le résultat fut plus que mitigé et même hostile, menée le 14 septembre 1665 par le grand vicaire d'Embrun, Antoine Lambert, qui dirigeait le diocèse en l'absence de l'archevêque, se fit en présence des membres du clergé d'Embrun, dont André Gérard, jésuite, recteur du collège.

 

               Un mensonge bien utile
 
 
 

On est donc très loin, comme on le voit, de l’influence tant décriée du « jansénisme », mais bien plutôt en présence d'une querelle foncièrement motivée par des questions vénales dont les responsables ne sont pas des membres du clergé hypothétiquement "pénétrés des thèses jansénistes", mais les jésuites désireux de ne point voir s’envoler les bénéfices de leur propre pèlerinage.


Rien que de très classique comme cause réelle que l’on dissimula sous le fallacieux prétexte d’une « hostilité janséniste » purement imaginaire qui arrangeait tout le monde et permettra par la suite de cacher bien des choses.


Il n’en fallait toutefois pas plus pour que les modernes louangeurs d’une spiritualité facile dans laquelle la chair et les émois sensibles occupent une place non négligeable en contradiction avec l'enseignement traditionnel de l'Eglise, distillent dés lors une nouvelle fois, avec un plaisir très palpable et un navrant enthousiasme, un torrent d’absurdités recuites sur les illusoires responsabilités du jansénisme, alors même que ce courant de pensée est parfaitement étranger aux tracasseries qui empoisonnèrent Benoîte Rencurel et le Laus, et que c’est au contraire les Jésuites, dont il n’est plus besoin de rappeler la continuelle haine qu’ils vouèrent traditionnellement aux disciples de saint Augustin, qui, pour préserver leur lucrative rente à Notre Dame d’Embrun, n’hésitèrent pas à lutter vigoureusement contre le développement du Laus et qui portent une très lourde responsabilité dans les vicissitudes infligées à la pauvre Benoîte Rencurel. 

 

             L’indigne destitution de Mgr Jean de Soanem, ou « l’Embrunade » aux durables effets

 

En réalité, la seule trace avérée d’une présence favorable au jansénisme dans le diocèse de Gap, est celle de l’évêque de Senez, Mgr Jean de Soanen (1647-1740), nommé le 8 septembre 1695, qui décrira son diocèse comme un "Un vaste hôpital", et y exerça une vive charité en faisant preuve d'une grande sévérité à l'égard des débauchés, ce qui lui vaudra des inimitiés qui ne tarderont pas à se manifester. Occupant ce siège épiscopal de 1696 à 1727, donc bien après les premières manifestations de la Vierge à Benoîte Rencurel, il prendra des positions favorables aux opposants à la bulle « Unigenitus », contre l’avis de Rome et de l’église de France sous la domination autoritaire et vindicative des autorités civiles qui contraignirent injustement les membres du clergé à se plier à leurs vues médiocrement théologiques.

Cette bulle du pape Clément XI, fulminée le 8 septembre 1713 à l’injuste demande impérative et comminatoire de Louis XIV, condamnait 101 propositions prétendument tirées de l'ouvrage de Pasquier Quesnel, ami et héritier d'Antoine Arnauld, « le Nouveau Testament en français avec des Réflexions morales ». Or on trouvait non seulement dans cet ouvrage des thèmes classiques des auteurs augustiniens, mais des élévations très pieuses qui firent l’admiration du clergé français de l’époque et en particulier de nombreux évêques, dont Mgr Jean de Soanen qui était empli d’un saint respect à l’égard des « Réflexions morales » de Pasquier Quesnel. Maladroitement formulée, la bulle « Unigenitus » ulcéra non seulement une partie du clergé français qui y vit une remise en cause des privilèges de l'Eglise de France, mais également le milieu des théologiens la Sorbonne , ainsi que beaucoup de religieux attachés aux thèses exprimées par Quesnel et qui s’indignèrent légitimement contre la violence d’un procédé inacceptable où le pouvoir politique, outrepassant ses droits, intervenait en des matières touchant à la théologie.  

Pour régler la question de l'opposition de Mgr Jean de Soanen, un concile provincial se réunit à Embrun en 1727 : après un jugement inqualifiable Soanen sera appelé à quitter sa charge et à s’exiler, ce qui laissera de vives traces, plutôt pénibles, dans l’esprit de la plupart des prêtres locaux. Ce concile local, véritable forfaiture à l’injustice violente et scandaleuse, qui réunira les évêques de la province ainsi que celui de Gap, Mgr Berger de Malissoles, explique les traces durables d’une propagande anti-janséniste dans le diocèse de Gap qui perdure jusqu’à aujourd’hui afin de se déculpabiliser d’une décision indigne. Rappelons que le concile provincial s'ouvrit sous la présidence de l'archevêque local Pierre Guérin de Tencin, et le 21 septembre 1727, « L’Embrunade »  selon l’expression de l’évêque de Montpellier, Colbert de Croissy, suspendit Soanen de tout pouvoir et juridiction épiscopale. L’affaire Soanen entraînera à la fin de l’année 1727 la « consultation » de cinquante avocats parisiens favorables au prélat déchu, suivie par la démarche d’une douzaine d’évêques, qui prétextèrent un motif de pure forme pour se solidariser de Soanen. Des estampes à paris et dans les régions représentèrent même Soanen la tête entourée d’un rayon de gloire et ses persécuteurs assis sur les genoux des Jésuites.


Pour mesurer l’ignominie de ce jugement, lorsque les évêques et les autorités asservies au pouvoir royal demandèrent à Mgr Jean de Soanen de bien vouloir oublier le passé il répondit dignement : «Vous m’avez, Messieurs, brisé bras et jambes ; comment pourrais-je vous bénir ? ». Mgr de Soanen entama jusqu’à sa mort, exilé à la Chaise-Dieu, une abondante correspondance qu’il ne signera plus que par « Jean, évêque de Senez, prisonnier de Jésus Christ. »

 

 

                     Conclusion
 
 
 

Ainsi, le rigorisme religieux provenant de la contre-réforme que l'on souhaite oublier au profit du laxisme moral contemporain, la vénalité des Jésuites d’Embrun voyant disparaître les fidèles en direction du Laus, la honte ressentie devant la soumission aux scandaleux impératifs des autorités civiles qui intimèrent l’ordre de chasser Mgr Jean de Soanen qui comparera sa sentence à celle infligée à Hilaire de Poitiers par les conciles hérétiques de Béziers et de Rimini, telles sont les causes réelles de la propagande anti-janséniste qui perdure jusqu’à nos jours, et dont les échos résonnent encore pour couvrir les motifs ignobles et bien peu avouables qui marquèrent l’histoire du Laus, et  que l’on cherche à dissimuler derrière le discours officiel qui entoure la célébration des apparitions de Benoîte Rencurel.    

 

 

Notes



1. Vie de Benoîte Rencurel 

2. « Opposez-vous, autant qu’il vous est possible, à l’assaut de cet hédonisme raffiné, vide de valeurs spirituelles.... » (Pie XII, AAA, XLI, n. 13, 21 nov. 1949).

3. Le jansénisme est loin d'être impliqué dans ces questions, car la prudence proverbiale de la curie est surtout le fait du magistère romain. A Rome, en 1672, le cardinal Giovanni Bona publie par exemple un traité intitulé Du discernement des esprits qui met l'accent sur le risque d'erreur inhérent à toute vision, et met en cause, implicitement, la vertu d'humilité des voyants. Comme le dira excellemment saint Philippe de Nery, « il est difficile de n'être point enflé par les visions. Il est encore plus difficile de ne s'en point croire digne quand on les reçoit : et il est très difficile de témoigner que l'on s'en estime indigne, et de préférer la patience, l'abjection, et l'obéissance à la douceur et à la satisfaction de la curiosité qui se rencontre dans ces visions ». Voir les explications éclairantes sur ce point de Marie-Hélène Froeschlé-Chopard :  « L'image du saint à travers les manuscrits de Notre-Dame du Laus » 
A lire également pour mieux comprendre l’attitude de l’Eglise face aux apparitions, analysant la métamorphose de la piété baroque en Provence en quatre lieux pèlerins : la Marie-Madeleine à Notre-Dame de Baume ; Notre-Dame de Moustiers ; Notre-Dame de Laghet ; Notre-Dame du Laus,  : Elena Zapponi, « Itinéraires pèlerins de l'ancienne Provence », Archives de sciences sociales des religions, 130 (2005), [En ligne], mis en ligne le 2 décembre 2005. 


4. Listes des Fausses apparitions condamnées par l’Eglise et les Evêques :


- 1600~ Maddalena de la cruz, Córdoba, Espagne
- 1769-1821 Marie Lenormand, France
- 1871-1916 Rasputin, Sibérie
- 1861-1922 Felicie Kozlowska, soeur franciscaine excommuniée par Pie X
- 1878 Luigia Piccareta, Corato (Italie) Condamnation Decr. S. Off. 13 juillet 1938 (Index Librorum Prohibitorum)
- 1931 Ezquioga, Espagne
- 1931 Izurdiaga, Espagne
- 1933 Onkerzele, Belgique
- 1933 Etikhove, Belgique
- 1933 Herzele, Belgique
- 1933 Olsene, Belgique
- 1933 Berchem-Anvers, Belgique
- 1933 Tubize, Belgique
- 1933 Verviers, Belgique
- 1933 Wilrijk, Belgique
- 1936 Bouxiers-aux-Dames, France
- 1936 Ham-sur-Sambre, Belgique
- 1937 Voltago, Italie
- 1938 Kerizinen, France
- 1943 Girkalnis, Lituanie
- 1943 Athis-Mons, France
- 1944 Ghiaie di Bonate, Italie
- 1946 Espis, France
- 1947 Pierina Gilli, Montichiari (Italie)
- 1947 Casanova Stafora (jeune femme), Italie
- 1947 Rose Mystique, Italie, condamnée par l'Evêque Bruno Foresti de Brescia
- 1947 Forsweiler, Allemagne
- 1948 Gimigliano, Italie
- 1948 Marina di Pisa, Italie
- 1948 Lipa, Philippines
- 1948 Montlucon, France
- 1948 Cluj, Roumanie
- 1949 Lublin, Pologne
- 1949 Zo-Se, Chine
- 1949 Heroldsbach, Allemagne
- 1950 Acquaviva Platani, Italie
- 1951 Casalicontrada, Italie
- 1953 Cossirano, Italie
- 1953 Santo Saba, Italie
- 1953 Maria Valtorta, Caserta (Italie), condamnée par le Saint Siège 1949, 1959, 1985 et 1993 (16.12.59 Pape Jean XXIII confirme "libri proibiti") - 6.1.1960 Osservatore Romano
- 1954 Eisenberg , Autriche
- 1954 Marie-Paule Guigère, Québec. Crée en 1971 l'Armée de Marie. Condamnée en 1987 par le Cardinal Louis-Albert Vachon, Archévêque du Québec. Confirmation de la condamnation par le Cardinal Ratzinger en février de 1987. Août 2001: les Évêques canadiens déclarent que l'Armée de Marie n'est pas catholique.
- 1956 Urbania , Italie
- 1961 Garabandal, Espagne, condamnée définitivement par l'Evêque de Santander Jose Vilaplana 21.10.96, link
- 1961 Craveggia, Italie
- 1961 Rosa Quattrini, San Damiano (Italie) condamnée le 01.05.1980 par l'Evêque Enrico Manfredi de Piacenza
- 1962 Ladeira, Portugal
- 1964 San Vittorino, Italie
- 1966 Ventebbio, Italie
- 1967 Bohan, Belgique
- 1968 Palmar de Troya, Espagne
- 1968 Carmela Carabelli, Italie
- 1970 Veronica Lueken, Bayside (USA), condamnée par l'Evêque de Brooklyn John Mugavero 4.11.86
- 1971 Marisa Rossi, Rome (Italie), Suivie par le Père Claudio Gatti suspendu "latae sententiae" le 22.10.1998 par le Cardinal Camillo Ruini.
- 1972 Don Stefano Gobbi, Italie, condamn?par l'Archevêque Agostino Cacciavillan (USA) 12.1.95
- 1973 Mortzel, Belgique
- 1973 Dozulé (Magdalene Aumont) France, condamnée par les Evêques de Bayeux & Lisieux Jean Badré 24.6.83 et Pierre Pican 15.3.91
- 1974 Derval, France
- 1976 Cerdanyola, Espagne
- 1977 Le Fréchou, France
- 1980 Ampero Cuevas, El Escorial, Espagne
- 1980 Ede Oballa, Nigeria
- 1981 Medjugorje, Bosnie-Herzégovine, condamnée par les Evêques Pavao Zanic (1985) et Ratko Peric (1993, 1997)
- 1981 La Taludière, France
- 1982 Nowra, Australie
- 1982 Canton, USA
- 1983 Penablanca, Chili
- 1983 Olawa, Pologne
- 1984 Gargallo di Carpi (Gian Carlo Varini), condamnée par Mons. Maggiolini et Mons. Bassano Staffieri
- 1985 Renato Baron, San Martino di Schio, Italie
- 1985 Oliveto Citra, Salerno, Italie
- 1985 Maureen Sweeney, Cleveland (USA)
- 1985 Julia Kim, Naju, Corée, condamnée le 1.1.98
- 1985 Vassula Ryden, Suisse, "révélations non divines" Congrégation pour la Doctrine de la Foi 6.10.95 - Pour plus d'information cliquer ici www.infovassula.ch
- 1986 Nsimalen, Caméroun
- 1987 Mayfield, Irlande
- 1987 Terra Blanca, Mexique
- 1988 Christina Gallagher, Irlande, "aucune intervention surnaturelle" Archevêque Michael Neary
- 1988 Lubbock, USA
- 1988 Scottsdale, USA
- 1988 Estella Ruiz, Phoenix (USA)
- 1989 Joseph Januszkiewicz, Marlboro, New Jersey
- 1990 Teresa Lopez et Veronica Garcia, Denver (USA), interdiction de promouvoir Archevêque J. Francis Stafford 9.3.94
- 1992 Carol Ameche, Scottsdale, Arizona (USA)
- 1992 Debora Moscugiari, Manduria (Taranto) Condamnée le 14.12.97 par Mgr. Franco, Evêque d'Oria et ordinaire du lieu. Lettre Pastorale lue dans toutes les églises du diocèse. Faits qualifiés comme oeuvre du Malin (voir page 521 du livre de Joachim Bouflet "Faussaires de Dieu").
- 1993 Matthew Kelly, New S. Wales, Australie

 

 

 

13.04.2008

LE SAINT RENONCEMENT À LA CHAIR

 

 

 

 

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 « Celui-là est vertueux qui a tellement les beautés célestes gravées dans l'esprit
qu'il ne daigne pas jeter les yeux sur les beautés de la terre
et ainsi ne ressent pas l'ardeur de ce feu qui embrase le cœur des autres »
 ( Saint Jean Climaque, L’Echelle, Degré XV, 7).
 
 
 

 

                          L’institution de l’Église catholique, du Ier au Ve siècle, s’est donnée précisément pour tâche de construire le renoncement à la chair et de réduire l’amour de la chair à son point zéro. Par exemple, Clément d’Alexandrie, à la fin du IIe siècle, écrivait très simplement : « Notre idéal est de n’éprouver aucun désir ». Il faut entendre : aucun désir sexuel. Dans les Stromates, livre III, Clément trace un partage net entre les païens et les chrétiens : « […] la continence humaine, celle qui est selon les philosophes, je veux dire ceux des Grecs, enseigne à combattre la concupiscence et à ne pas se laisser asservir à elle par ses œuvres ; mais celle qui est selon nous, ne pas désirer, non pas afin que l’on se modère en désirant, mais, au contraire, afin que l’on s’abstienne de désirer. »


                          La remarque a son importance : pour Clément il ne s’agit plus, comme dans le rigorisme grec et romain, d’éduquer la sexualité, de normer les relations entre hommes et femmes au lit, mais bien de fonder, en théorie et en pratique, un choix de l’abstention, de la continence, du renoncement à la chair. Or Clément était connu comme un modéré proche des païens éclairés, Plutarque, Musonius Rufus, les médecins d’alors, et assez éloigné des autres chrétiens. C’est dire donc, chez Clément sous une forme atténuée, que cette continence sexuelle n’est pas une conséquence secondaire de ce que l’Église était en train d’élaborer. Elle était, au contraire, au fondement même de ce que le christianisme primitif mettait en jeu et réalisait. Bien sûr, il y a la dimension théorique de ce renoncement : pas un texte religieux écrit, sur cinq siècles, qui, d’une façon ou d’une autre, n’y fasse référence explicite en rapport avec la doxa chrétienne. Mais pratiquement, nombreuses furent les communautés où le renoncement s’appliquait. Galien, au milieu du IIe siècle, fait de cette pratique un signe distinctif du chrétien : « Leur mépris de la mort nous est chaque jour évident, et pareillement leur abstention de l’acte sexuel. Car on trouve chez eux non seulement des hommes, mais encore des femmes, qui se retiennent de faire l’amour durant leur vie tout entière. »
 


                          Questionnons le caractère définitif de ce renoncement à opposer aux périodes limitées d’abstinence sexuelle que l’on retrouvait, elles, un peu partout et pas seulement chez les premiers chrétiens.

 

                           Rien ne peut être saisi de ce renoncement à la chair sans faire référence à l’Évangile de Matthieu écrit dans les années 80-90. Chapitre 19, versets 3 et 4 : « Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? » Telle est la question piège adressée à Jésus par les Pharisiens. « Il répondit : N’avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, les fit mâle et femelle et qu’il a dit : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. » Par ce propos, Jésus restaure le mariage dans sa dignité première (la volonté du Créateur) en faisant rupture nette avec la loi de Moïse (Deutéronome 24, 1) autorisant la répudiation de l’épouse. Mais en 19, 12, on peut lire chez Matthieu — voilà la référence clef : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais seulement ceux à qui s’est donné. En effet, il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein maternel ; il y a des eunuques qui ont été rendus tels par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus eunuques à cause du Royaume des cieux. Comprenne qui peut comprendre. » Ce fameux « comprenne qui peut comprendre » est une parole mystérieuse, comme disent les commentateurs. Jésus ira même jusqu’à la déclarer incompréhensible sans un don de Dieu (ainsi dans la Parabole du Semeur). Elle révèle une situation nouvelle déterminée par la venue du Royaume des cieux. Chez Marc, 4, 11, Jésus dit : « À vous le mystère du Règne de Dieu est donné, mais pour ceux du dehors, tout devient énigme. » Cette référence aux eunuques n’est pas une critique du mariage (de son principe), mais une exception eschatologique non obligatoire : certains hommes sont tellement pris par le Royaume des cieux qu’ils ne se marient pas.
 


                              Dans la Première Épître aux Corinthiens, Paul est très clair : mariage et virginité sont tous deux des dons de Dieu. Ce que propose l’Apôtre est que chacun reste dans l’état où l’a trouvé le don de Dieu. Ce qui pourrait se dire : « Ne pas chercher à changer de condition. » Mais, chapitre 7, versets 7 et 8, Paul déclare, en faisant une confidence : « Je voudrais bien que tous les hommes soient comme moi [vierge] ; mais chacun reçoit de Dieu un don particulier, l’un celui-ci, l’autre celui-là. Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu’il est bon de rester ainsi, comme moi. » Il insiste (7, 25-29) : « Au sujet des vierges […] je pense que cet état est bon, à cause des angoisses présentes, oui je pense qu’il est bon pour l’homme de rester ainsi […] les gens mariés auront de lourdes épreuves à supporter [littéralement : ceux-là auront des tribulations dans la chair] et moi, je voudrais vous les épargner […] la figure de ce monde passe. Je voudrais que vous soyez exempts de soucis. Celui qui n’est pas marié a souci des affaires du Seigneur : il cherche comment plaire au Seigneur. Mais celui qui est marié a souci des affaires du monde : il cherche comment plaire à sa femme, et il est partagé. » Et Paul de préciser : « Ainsi celui qui épouse sa fiancée fait bien, et celui qui ne l’épouse pas fera encore mieux. […] La femme […] est libre d’épouser qui elle veut. […] Cependant elle sera plus heureuse, à mon avis, si elle reste comme elle est ; et je crois, moi aussi, avoir l’Esprit de Dieu. Rester vierge, homme ou femme, donc, pour « avoir l’Esprit de Dieu ».
 
 
 

                          Ces remarques sur le mariage et la virginité se déduisent, chez Paul, de la place du corps, de son articulation au Seigneur. Les formules de Paul sont connues : « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments et Dieu détruira ceux-ci et celui-là. Mais le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps. Or Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi par sa puissance. Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ ? Prendrai-je les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ? Certes non ! […] Fuyez la débauche. Tout autre péché commis par l’homme est extérieur à son corps. Mais le débauché pèche contre son propre corps […] ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? Glorifiez donc Dieu par votre corps. » C’est pourquoi Paul peut écrire : « Je vous exhorte donc, frères au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes [littéralement : offrez vos corps] en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel. » Sans ces brefs rappels du Nouveau Testament, rien ne peut être envisagé de cet enjeu du renoncement définitif à la chair.
 
 
 
 
Le corps ressuscité
 

 

 

 

                 

                         Pour saisir la logique de ce renoncement, [il faut se pencher sur] la résurrection du corps du Christ. C’est cette résurrection qui constitue la nouveauté absolue qui fonde une manière, radicalement neuve, de penser et de vivre le corps agité par le sexuel. Cette résurrection indique la fin des temps présents. Dans son Épître aux Romains, Paul le dit explicitement : « Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous menions aussi une vie nouvelle. Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa Résurrection. Comprenons bien ceci : notre vieil homme [entendre le corps de péché] a été crucifié avec lui pour que soit détruit ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché. »
 


                        En sortant du tombeau, Jésus avait fait voler en éclats le monde présent, le hic et nunc de l’histoire. « Ensuite viendra la fin, quand il remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité, toute puissance. Car il faut qu’il règne, jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds », dit Paul dans la Première Épître aux Corinthiens (15, 24-27). Choisir le renoncement à la chair, supprimer la vie sexuelle concrète, c’est tenter désormais pour le chrétien de prendre part à cette victoire du Christ sur la mort — c’est en tirer des conséquences. « […] ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire. Car en mourant, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; vivant, c’est pour Dieu qu’il vit. De même vous aussi : considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu […] » De même qu’en ressuscitant, le Christ démontre sa victoire sur l’inexorable du réel de la mort, de même en refusant la sexualité, le corps peut être arraché du monde animal. Paul le précise : « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous faire obéir à ses convoitises. […] Car le péché n’aura plus d’empire sur vous, puisque vous n’êtes plus sous la loi mais sous sa grâce. » Le corps du péché est le corps mortel. Le corps spirituel est le corps ressuscité au nom de la Résurrection du Christ. Par le baptême, le chrétien est uni au corps du Christ et donc à sa future Résurrection.
 
 

                        Mais une autre conséquence s’en déduit — extrême celle-là. La continence absolue et définitive entraîne — c’est une évidence — le refus du mariage et de la génération. À ce titre, c’est toute l’organisation sociale qui se trouverait démantibulée : le vieux monde s’écroulerait. Le « raz de marée du Messie » comme disent les Actes de Thomas trouverait à s’accomplir. Certes il s’agit là de positions extrêmes — Clément, par exemple, aurait eu du mal à les faire siennes — mais elles indiquent, néanmoins, une direction dans ce qui est en train de se réaliser. La résurrection ne peut que signer l’avènement d’un autre monde. Le renoncement sexuel en est l’une de ses conséquences les plus fortes, les plus radicales, les plus porteuses d’avenir.
 
 


                       Insistons sur ce point : le Christ était revenu du monde des morts et avait regagné — c’est l’Ascension — les cieux de son Père. C’est à ce titre que la présence inéluctable de la mort se desserre et que les lois du « normal » sont suspendues. Le mépris de la mort et l’abstention sexuelle dont parlait Galien ne sont pas séparables : ce sont les deux faces d’une seule et même pièce. Ce nouage se trouve bien entendu chez Paul qui, dans son Épître aux Romains, insistait, non sans angoisse, sur cette présence de Dieu dans son corps — présence à laquelle le corps, lui-même, pouvait s’opposer. Le corps mortel peut écraser l’âme : « Nous savons certes, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais ; ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais […] » Les tentations du corps, sexuelles en premier lieu, sont autant de modalités d’impuissance voire même de rébellion contre Dieu. « Car je sais qu’en moi — je veux dire dans ma chair — le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais […] je perçois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? »
 
 
 
                      Voilà précisément ce à quoi la résurrection du Christ donne une réponse : tout à la fois elle assure la délivrance de ce corps de mort et elle inaugure une délivrance possible de cette « autre loi ». Pour Paul, en effet, le Christ allait revenir : chacun pourrait participer, alors, à la gloire de son corps ressuscité.
 
 


                        Écoutons la voix de Paul toujours dans son Épître aux Romains : « Vous de même, mes frères, vous avez été mis à mort à l’égard de la loi, par le corps du Christ, pour appartenir à un autre, le Ressuscité d’entre les morts afin que nous portions des fruits pour Dieu. En effet, quand nous étions dans la chair, les passions pécheresses se servant de la loi, agissaient en nos membres, afin que nous portions des fruits pour la mort. Mais maintenant, morts à ce qui nous tenait captifs, nous avons été affranchis de la loi, de sorte que nous servons sous le régime nouveau de l’Esprit et non plus sous le régime périmé de la lettre. » Comme l’écrit l’historien anglais Peter Brown : « Les morts s’arracheraient à la torpeur de la tombe et les vivants seraient eux aussi revêtus de la puissance de Dieu. Alors capituleraient les immenses forces d’opposition à la volonté de Dieu qui rôdaient à travers l’univers entier. » (1)
 
 
 

                        Du reste Paul, dans son Épître aux Philippiens, le dit explicitement : « [Jésus] transfigurera notre corps de misère en le conformant à son corps de gloire, selon la puissance active qui le rend capable même de s’assujettir toutes choses. » Là réside une nouvelle cité : « Car notre cité, à nous, est dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ […] » La mort de Jésus n’est pas au-dehors, elle n’est pas une contingence. Déjà ce corps de misère porte en lui cette parcelle de l’esprit qui avait arraché le corps mort de Jésus à la tombe « pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle ». Le corps porte « partout et toujours […] la mort de Jésus ».

 



                       La résurrection signe, en acte, cette victoire de l’esprit sur la présence active du « péché qui est dans mes membres ».

                      

Cette présence ennemie ne pouvait qu’être toujours victorieuse, mais seulement jusqu’à la résurrection du Christ. Par elle, désormais, la présence du mal est définitivement vaincue. « L’esprit de Celui qui a relevé d’entre les morts Christ Jésus fera vivre aussi vos corps mortels. » C’est donc d’une nouvelle vie qu’il est question — une nouvelle vie, qui ne se limite plus au seul monde d’ici, conditionnée absolument par la résurrection. Par là, concrètement, jour après jour, la société traditionnelle païenne devait pouvoir être défaite pierre après pierre. Plus de compromis, c’est l’enjeu d’une nouvelle création qu’annonce Paul et qui fera, au cours des siècles, l’agalma de l’Église chrétienne.

 

 

Hervé Castanet
 
 


1. A lire de Peter Brown  " The Rise and Function of the Holy Man in Late Antiquity " Journal of Roman Studies 61 (1971) 82-101. Et surtout son étude plus récente "The Body and Society. Men, Women, and Sexual Renunciation in Early Christianity”, Columbia University Press, New York 1988.